29 avril 2017

SuPerDoG au New Morning

Pour célébrer la sortie d’In The Court of King Crimson, en janvier 2017, SuPerDoG se produit sur la scène du New Morning le 5 avril 2017. Le concert se déroule en deux parties. C’est Ben Rando et son sextet qui ouvrent le bal, à l’occasion de la publication de True Story chez Onde.


Ben Rando
True Story

Formé d’abord à l’Institut Musical de Formation Professionnelle, puis aux conservatoires de Marseille et de Paris, Rando cofonde en 2006 le quintet Dress Code, avec Yacine Boularès aux saxophones soprano et ténor, Olivier Laisney à la trompette, Simon Tailleu à la contrebasse et Cédrick Bec à la batterie. Ils enregistrent Far Away. Rando tourne également avec la chanteuse Anna Farrow et le groupe pluridisciplinaire, Anyta. En parallèle il compose pour le cinéma, crée le Studio Eole et le label Onde.

En 2016, Rando forme un sextet avec Boularès et Bec, mais aussi la chanteuse Sarah Elizabeth Charles, le guitariste Federico Casagrande et le contrebassiste Sam Favreau. True Story est le premier disque du pianiste sous son nom.


Le New Morning est quasiment plein et la plupart des spectateurs semblent connaître Rando et ses compères, de près ou de loin. Les grincements du parquet, le cliquetis des verres, les éclats de voix, les glouglous… rappellent que le New Morning est un vrai club !

Le programme reprend le répertoire de True Story, avec des compositions de Rando et des textes signés Charles. Le concert commence par deux pièces en trio dans une veine mainstream, héritées de Brad Mehldau (« True Story ») et Bill Evans (« Dandy’s Waltz ») avec des mélodies soignées, des riffs de contrebasse élégants et une batterie dense et efficace. De l’adaptation d’un poème de Walt Whitman (« Clear Midnight ») à « une chanson d’amour [qui] parle du fait que quand on est amoureux nos deux cœurs ne deviennent qu’un » (« One Heart »), les mélodies penchent vers la balade (« Walk Along ») avec des
touches pop (« Better Angels »). La rythmique assure une pulsation confortable (« Clear Midnight »), avec des passages qui balancent allègrement (« Sail »). Les contrechants du saxophone et de la guitare mettent en avant la voix et leurs chorus sont inspirés (le ténor dans « Clear Midnight », la guitare dans « Sail »). Le piano joue un rôle central par ses introductions (« Walk Along »), ses accompagnements minimalistes (« One Heart »), ses motifs répétitifs (« Better Angels ») et son phrasé mélodique (« True Story »). Quant à la voix, aigüe, cristalline et aérienne (« Moments »), d’une souplesse indiscutable (« Sail »), elle aurait sans doute davantage de relief si elle était moins amplifiée et réverbérée. 

Après cette première partie, dans une veine mainstream avec quelques touches pop, place au rock progressif mâtiné de jazz !


SuPerDoG
In The Court of King Crimson


SuPerDog est un brass band, avec Florent Briqué à la trompette et au bugle, Guillaume Nuss au trombone, Fred Gardette au saxophone baryton et Christophe Telbian à la batterie. Leur hommage au groupe de rock alternatif King Crimson, In The Court of King Crimson (label L’oreille en friche), est une bouffée radieuse de notes et de rythmes. Le concert est donc attendu avec impatience.


Le quartet reprend les neuf morceaux du disque, tous tirés des principaux albums de King Crimson : In The Court Of The Crimson King, The Power To Believe, Discipline, Lizard… Dès « 21st Century Schizoid Man », SuPerDog affiche son humour et sa joie de jouer. Les échanges fourmillent et les digressions fusent. « Elephant Talk » regorge d’unissons, de contrechants et autres questions-réponses. La mise en place est exigeante, à l’instar des boucles combinées aux cliquetis rythmiques de « Dangerous Curve », inspiré de la musique répétitive. Comme dans « Indoor Games », les motifs rythmiques – lignes sombres du baryton, contrepoints heurtés de la trompette et du trombone et frappes entraînantes de la batterie – insufflent une vitalité à la musique de SuPerDog qui ne se dément jamais. Les va-et-vient élégants entre les soufflants mettent aussi en relief les belles mélodies de King Crimson (« I Talk To The Wind »). Au grès des interactions et des délires, « Vroom Vroom » passe sans prévenir de la fanfare au free, avec même un détour rigolo par une samba... SuPerDog s’amuse et nous aussi ! Ce Power Quartet allie également puissance et majesté : dans « The Power To Believe », les roulements serrés de Telbian, l’ostinato de Nuss et le riff bouché de Briqué accompagnent un chorus solennel de Gardette. Le blues, avec des touches funky, assaisonne un « Sex Sleep Eat Drink Dream » dansant à souhait. Quant aux techniques étendues, elles s’invitent sur presque tous les morceaux, mais particulièrement dans « Moonchild », qui clôture la soirée en beauté.


Si le disque, bourré d’astuces et d’énergie, a déjà marqué plus d’une oreille, le concert met les deux oreilles au diapason ! Le concert de SuPerDog est lumineux.Et tant pis pour les spectateurs qui ont déserté le New Morning après le premier concert de la soirée…



2 avril 2017

A la découverte de… Benoît Lugué

Un temps journaliste, mais avant tout musicien, Benoît Lugué commence par co-fonder le groupe Fada avant de se lancer dans une aventure personnel avec Cycles… Un artiste au parcours atypique qui mérite d’être découvert !


La musique

Dès mon plus jeune âge, j’ai commencé la musique à l’école de mon bled, Ploërmel, dans le Morbihan. Je n’étais pas une flèche, mais j’aimais ça, surtout le chant en choral. Par contre, le piano classique m’a immédiatement fatigué... Au collège, j’ai dit à mon père que je voulais arrêter le piano pour faire de la guitare. C’est à ce moment que je monte mes premiers groupes. Nous reprenons les Beatles, les Rolling Stones, Jean-Jacques Goldman, Lynyrd Skynyrd… Ça partait dans tous les sens !

Au lycée, en seconde, je joue du piano et de la guitare, mais il fallait un bassiste pour monter un groupe de funk… Je m’y colle. Je prends quelques cours particuliers et j’ai la chance de pouvoir travailler avec mon cousin Xavier Lugué, contrebassiste exceptionnel et membre, entre autres, de l’Orchestre de Contrebasses. Il m’apporte des relevés très précis et j’ai dû bosser ma technique pour arriver à jouer les lignes de groupes comme Average White Band, Tower of Power, Maceo Parker… Et puis je suis resté à la basse parce que ça m’a vraiment plu !

En 1991, j’ai dix ans et nous venons d’avoir la télé. Je me souviens de jouer dans le jardin, et mon père m’appelle : il y a une émission sur les pianistes de boogie woogie sur Arte… ou la 7. Avec ma sœur, nous jouons du piano depuis quelques années, mais cette émission nous a beaucoup impressionnés : c’est une première approche du jazz... Quelques mois plus tard, mon père m’apprend qu’un grand jazzman est mort : Miles Davis. Je vois une émission sur le bonhomme et suis marqué par sa présence, son attitude… Le son de sa trompette me reste dans l’oreille.

Quelques années plus tard, au lycée, j’écoute le Live Around The World de Davis et c’est comme ça que j’en suis vraiment venu au jazz… Je suis entré dans le jazz par le groove et l’approche fusion. A partir de là, je suis devenu dingue de jazz ! Guidé, entre autres, par des musiciens plus âgés que moi qui m’apprennent tout, j’avale les albums fusions des années 80 – 90… Je suis fou de Weather Report, Michael Brecker, Jaco Pastorius… Puis je remonte le temps et me passionne pour John Coltrane, Wayne Shorter, Charlie Parker...

Ensuite je pars à Bordeaux pour suivre des études de journalisme, mais je continue quand même à avoir des groupes ! J’ai été longtemps tiraillé entre le boulot de journaliste et la musique... J’ai fini par choisir et me consacrer pleinement à la musique. A vingt-six ans j’entre au Conservatoire de Bordeaux et commence la contrebasse... C’est un nouveau départ, une remise à niveau avec des gamins… Le solfège et tout le reste... Je rattrape assez vite mon retard et obtiens mon DEM Jazz au conservatoire d’Agen.

Mon groupe, Fada, commence à avoir un peu de succès : il gagne les Tremplins de Porquerolles et de Tours, sort un premier album Choc JazzMag… Et en 2009, je deviens intermittent. J’ai toujours joué dans beaucoup de groupes, dans des styles différents, mais ce n’est qu’en 2015 que j’ai vraiment décidé de monter des projets personnels..



Les influences

Pour le jeu de basse, j’ai évidemment été influencé par Jaco Pastorius, mais aussi par Darryl Jones, Jerry Preston, Reggie Washington, Ray Brown, Pascal Humbert, Tim Lefebvre, Jean-Luc Lehr, Vincent Artaud, Philippe BussonnetSinon, plus généralement, Magic Malik, Steve Coleman, Squarepusher, Bertrand Cantat, Gaël Horellou, Joe Zawinul, Sting, Davis, Prince


Cinq clés pour le jazz

Qu’est-ce que le jazz ? Un mot bien compliqué… Trop large ou trop court, selon l’usage ! Pour moi, c’est surtout un carrefour historique, l’endroit où se mêlent le tribal et le savant, la rigueur et la liberté, l’écrit et l’improvisé…

Pourquoi la passion du jazz ? Le jazz est riche quel que soit le point de vue : harmonique, mélodique, rythmique… Le jazz est difficile ! Le jazz peut se réinventer en permanence, être une terre d’accueil pour n’importe quelle autre musique…

Où écouter du jazz ? En voiture !

Comment découvrir le jazz ? Il y a toujours une porte d’entrée : le blues, le funk, les musiques du monde, les grands crooners comme Frank Sinatra... Il faut se laisser faire… Les chemins de découverte sont innombrables et chacun peut largement se construire le sien !

Une anecdote autour du jazz ? Davis et Coltrane : à propos des soli interminables du saxophoniste… Coltrane dit en substance à Davis qu’il était en transe, en recherche, qu’il n’arrivait plus à s’arrêter… et Miles de lui répondre « il suffit juste que tu enlèves le bec de ta bouche ! ». C’est parfait !


Le portrait chinois

Si j’étais une boisson, je serais du cidre,
Si j’étais un plat, je serais une galette complète,
Si j’étais un chiffre, je serais 4,
Si j’étais une couleur, je serais bleu,
Si j’étais une note, je serais Fa dièse,


Les bonheurs et regrets musicaux

Cycles est ma plus grande réussite musicale à ce jour et je n’ai aucun regret !

Sur l’île déserte…

Quels disques ? 69 96 de Magic Malik, Live Around The World de Davis, Crescent de Coltrane, le Requiem de Maurice Duruflé, Curves of Life de Steve Coleman, Temple of Booms de Cypress Hill…

Quels livres ?  es polars, car je ne lis quasiment que ça, des ouvrages de Pierre Rabhi et Sylvain Tesson, l’intégrale Oscar Wilde, Fureur et mystères de René Char

Quelles peintures ? Vassily Kandinsky, Pablo Picasso et Jackson Pollock.

Quels loisirs ? Tennis de table et… palet breton !


Les projets


Il y a bien sûr Cycles, mais aussi, sur 2017 – 2018, un gros projet autour du théâtre, pour lequel je vais composer et jouer : Les Bacchantes d’Euripide, mis en scène par Sara Llorca.

Autour d’un quart à l’Atelier du plateau

Autour d’un quart est un festival biennal pluridisciplinaire dont le piano est le fil conducteur : pendant une semaine, du 14 au 19 mars, musique, poésie et conte se rencontrent dans l’Atelier du plateau

A une rue du parc des Buttes Chaumonts, au fonds d’une cours étroite, dans une ancienne fabrique de tuyaux du dix-neuvième siècle, l’Atelier du Plateau propose depuis près de dix-huit ans une programmation éclectique autour des spectacles vivants contemporains : de la musique, bien sûr, mais aussi du théâtre et du cirque. Si, avec ses cent-dix mètres carrés, la salle unique n’est pas grande – une soixantaine de places à vue d’œil – et occupée en partie par le bar et la cuisine, en revanche, avec ses six mètres sous verrières, la hauteur sous plafond a de quoi impressionner !

Au milieu des résidences (Benoît Delbecq, Valentin Ceccaldi…), l’Atelier du plateau programme la biennale Autour d’un quart. Les sept soirées commencent le mardi 14 mars par un conte (Les deux frères et les lions) qui met en scène deux comédiens, Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre et Lisa Pajon, accompagnés par la pianiste et chanteuse Lucrèce Sassella. Le mercredi, c’est au tour de Trio en-corpsEve Risser, Benjamin Duboc et Edward Perraud – d’investir l’Atelier du plateau. John Greaves prend la suite, le jeudi, en solo. Place à de la poésie en musique le vendredi, avec le piano de Roberto Negro, la grosse caisse symphonique de Florian Satche et la voix de Pierre Dodet. C’est le trio Stephan Oliva, Guillaume Roy et Atsushi Sakai qui anime la soirée du samedi. Enfin, la clôture est confiée au sextet de Catherine Delaunay et au comédien Yann Karaquillo, pour le spectacle Jusqu'au dernier souffle. Tout sauf une programmation plan-plan.


Trio En Corps
Mercredi 15 mars

Le trio piano-basse-batterie est sans doute l’une des formules les plus banales dans le jazz, mais c’est sans compter la créativité de Risser, Duboc et Perraud. Habitués tous les trois aux environnements d’avant-garde, ils forment le trio En Corps, qui a d’abord sorti un disque éponyme en 2012, puis Generation en 2016, toujours chez Dark Tree Records.


Le concert du 15 mars est enregistré par France Musique pour l'émission A l’improviste d'Anne Montaron, diffusée le 13 avril. La taille et l’acoustique de l’Atelier du plateau sont telles que l’amplification des instruments est inutile. Le son sera donc naturel !

Le concert est un plan séquence improvisé d’un peu plus d’une heure, sans doute sur la thématique de Generation qui compte deux mouvements : « Des corps » et « Des âmes ». Le concert débute par des échanges clairsemés dans une veine contemporaine : notes
isolées et cordes pincées, frottements de peaux et gongs, résonnances sourdes et stridences… Le trio construit une pyramide sonore étrange. La tension va crescendo et culmine dans un passage hypnotique captivant qui évoque le Keith Jarrett d’Endless avec les ostinatos du piano, le foisonnement des percussions et les pédales de la contrebasse. Les musiciens, très concentrés, s’écoutent attentivement et réagissent au quart de tour. Dans une deuxième phase, Perraud, toujours aussi expressif, en met partout, dans un véritable fatras de cliquetis, tandis que Duboc vrombit dans les graves et Risser, la tête dans la table d’harmonie, joue avec les cordes. Entre les bruitages des percussions, les riffs de la contrebasse et les motifs répétitifs du piano, le climat reste dans un esprit contemporain minimaliste. Les trois musiciens font largement appel aux techniques étendues pour sculpter la matière sonore : piano préparé, baguette entre les cordes et moult gimmicks. L’un des développements a des allures d’atelier avec des martèlements, crissements, craquements, claquements, grondements… et le piano qui égrène des notes et quelques bribes de phrases. Là encore, le trio finit par faire monter la pression dans un tumulte de sons. Le piano préparé fait ensuite tourner des boucles imbriquées les unes dans les autres, pendant que l’archet tient une note continue et les balais bruissent sur les peaux… Duboc rebondit sur une pédale qui débouche sur un motif mélodique grave, soutenu par Perraud qui fait crisser ses cymbales et Risser fait résonner ses cordes. Nouveau développement avec le piano qui joue délicatement, sur une contrebasse qui vibre et des percussions subtiles, un peu dans le genre gamelan. Puis c’est un retour aux ostinatos et aux phrases courtes de Risser, avec un Perraud luxuriant et un Duboc puissant. Dans le final, la pédale du piano se fait cristalline, la ligne de basse profonde et la batterie toujours dense…


Si le trio En Corps vogue résolument dans les eaux de la musique contemporaine minimaliste, Risser – Duboc – Perraud dégagent une puissance rythmique et une énergie tirées du jazz, qui apportent beaucoup de caractère à leur musique.



John Greaves
Jeudi 16 march

Bassiste, pianiste et chanteur, Greaves s’est illustré au sein du groupe de rock alternatif Henry Cow et dans Kew.Rhone. avec Peter Blegvad. Il a également participé à des projets aux côtés de Robert Wyatt, Elton Dean, Pip Pyle… Installé en France dans les années quatre-vingt, Greaves joue, entre autres, avec Sophia Domancich, Vincent Courtois, Elise Caron, Louis Sclavis, Julien Loureau, Catherine Delaunay, l’ONJ de Daniel Yvinec, Sandra Nkaké, Jeanne Added, Dominique Pifarély, Thomas de Pourquery, Post Image…

L’Atelier du plateau est loin d’être plein et la plupart des spectateurs semblent connaître Geaves. Comme cette spectatrice qui était présente au Théâtre des Champs-Elysées pour un concert de Greaves avec Wyatt il y a… quarante-cinq ans ! Jean-Marc Foussat enregistre le concert pour un disque à venir ?


A quelques exceptions près, le répertoire reprend Piacenza (Dark Companion – 2015) : une mise en musique des poèmes de Paul Verlaine tiré de ses projets (Greaves Verlaine 1 & 2, en 2008 et 2012, et Verlaine Gisant en 2015), « La lune blanche » et « Chanson d’automne » (écouter la version de Léo Ferré, de toute beauté), « The Thunderthief », co-écrit avec Blegvad, « God Song », signé Wyatt, « The Green Fuse », d’après un poème de Dylan Thomas, « Saturne » de Georges Brassens (la version d’origine mérite un détour), et des chansons de son cru : « Walking on Eggshells », « Summer On Ice », « The Trouble With Happiness », « The Same Thing », « Dead Poets », « The Song », « The Price We Pay »…

Un chant intimiste servi par un timbre plutôt grave, Greaves développe des airs souvent dissonants. Le jeu de piano reste dans les classiques du genre variété, avec un petit côté piano-bar, comme le souligne d’ailleurs Greaves : un accompagnement à l’unisson pour souligner les mélodies, des tempos lents, des rythmes simples, des riffs arpégés – tantôt descendants, tantôt ascendants –, des motifs répétitifs intercalés entre des pédales d’accords, quelques nuances bluesy, des lignes d’accords rudimentaires…

Un concert sans doute plus intéressant pour les amateurs de chanson pop que pour les fans de musiques improvisées.