31 mai 2016

Murmures au Triton

En résidence au Triton depuis 2015, Yves Rousseau multiplie les projets : Akasha avec Régis Huby, Jean-Marc Larché et Christophe Marguet ; le Spirit Dance Quintet en compagnie de Fabrice Martinez à la trompette, David Chevallier à la guitare, Bruno Ruder aux claviers et Marguet ; Absolutely Free accompagné d’Elise Caron et de Larché ; le Wanderer Septet composé d'Huby, Larché, Thierry Péala, Pierre-François Roussillon, Edouard Ferlet, Xavier Desandre Navarre, … et le dernier né : Murmures, qui se produit les 12 et 13 mai dans le club star de Montreuil.

Pour Murmures Rousseau fait appel à des musiciens d’horizons différents : la chanteuse Anne Le Goff  (Mikrokosmos, les Petits Chanteurs à la Croix de Bois, Côté Sud…), le clarinettiste basse Thomas Savy (Archipel, Compagnie Nine Spirit, Slow Band…), le guitariste Pierrick Hardy (Jusqu’au dernier souffle, Daniella Barda, Olivier Ker Ourio…), et le percussionniste Keyvan Chemirani (Chemirani Ensemble, Louis Sclavis, Sylvain Luc…).

Rousseau a construit Murmures autour de textes de François Cheng. Le nom du projet est d’ailleurs tiré d’une phrase extraite de L’Eternité n’est pas de trop (2003). Poète, romancier, essayiste, calligraphe… Cheng a reçu moult prix, dont le Femina, en 1998, pour Le Dit de Tianyi. Membre de l’Académie Française depuis 2002, l’auteur, d’origine chinoise, est également Officier de la Légion d’honneur. Quand Rousseau lui a demandé l’autorisation d’utiliser ses écrits, Cheng lui a répondu : « la poésie est un partage »… A méditer !

Le concert s’articule autour de dix morceaux qui mettent en musique les textes de Cheng, chantés ou déclamés par Le Goff. Rousseau ne met en avant aucun soliste et préfère privilégier les interactions du groupe : entrelacs des voix (« Chaque jour de toute une vie »), contrepoints rythmiques (« Un jour si je me perds en toi ») unissons mélodiques (« Un jour les pierres »), dialogues subtils, mélodie soignées (« Pierre à encre »)… Outre la structure des morceaux, Murmures rappelle d’autant plus la musique de chambre du début du vingtième siècle que le chant évoque souvent des lieder (« Nous n’y pouvons plus rien ») et l’instrumentation du quintet est acoustique avec une sonorité très naturelle.


Avec le timbre chaud de sa belle voix d’alto, Le Goff marie ses vocalises aux volutes de la clarinette basse et de la contrebasse (« Un jour les pierres ») et donne de la gravité aux textes (« Chaque jour de toute une vie »). D’une précision et d’une ingéniosité confondantes, Savy met aussi la sonorité chaude et claire de sa clarinette basse au service du quintet. Aussi à l’aise dans des envolées débridées (« Lorsque nous nous parlons ») que dans des développements contemporains (le chorus a capella de « Avoir tout dit »), ses accompagnements soulignent toujours avec élégance la voix de Le Goff (« Un jour les pierres ») ou le zarb. Les boucles, riffs, ostinatos, motifs… d’Hardy, sobres et minutieux, s’immiscent toujours à bon escient dans la discussion (« Lorsque nous nous parlons »). Il s’aventure également dans la musique andalouse (« Avoir tout dit »), ou, avec ses douze cordes, dans des ambiances aux accents médiévaux. Le zarb apporte une touche de musique du monde, mais sans excès (« Lorsque nous nous parlons »). Rompu aux exercices du jazz d’avant-garde, Chemirani allie virtuosité et musicalité (« Un jour si je me perds en toi ») et le son de ses percussions – alliage de peaux et de terre – est particulièrement séduisant. Rousseau est égal à lui-même : gros son, pulsations entraînantes (« Un jour les pierres »), lignes mélodieuses (« Chaque jour de toute une vie »), archet sagace (« Chaque jour de toute une vie »), écoute attentive (« Nous n’y pouvons plus rien »)… Le contrebassiste sert la « grand-mère » comme pas un !

Même s’ils s’inscrivent le plus souvent dans une lignée « jazz sous le signe de la musique contemporaine », les projets de Rousseau se suivent, mais ne se ressemblent pas ! Surprenants et pétillants, souhaitons que les Murmures fassent bientôt parler d'eux dans un disque…

29 mai 2016

Equal Crossing au Théâtre 71

Equal Crossing est le dernier né des projets de Régis Huby, avec Marc Ducret à la guitare, Bruno Angelini au piano et claviers, et Michele Rabbia aux percussions et électronique. Le quartet se produit le 12 mai 2016 au Théâtre 71 de Malakoff.

Depuis quelques années déjà le Théâtre 71 programme régulièrement des concerts de jazz dans trois de ses salles : la Grande salle, la Fabrique des Arts ou le Foyer-Bar. En association avec le Théâtre de Vanves et le Studio Sextan, le Théâtre 71 organise aussi les Nouvelles Turbulences, un festival de musique sur quatre jours, consacré principalement au jazz et à la musique contemporaine. Enfin, il propose également des résidences à des musiciens, à l’instar d’Yves Rousseau l’année dernière, et d’Huby cette année. Il faut dire que Pierre-François Roussillon, son directeur, est un ancien concertiste professionnel, dont nous avons pu écouter la clarinette basse dans le Wanderer Septet de Rousseau...

Le concert se déroule dans le Foyer-Bar du théâtre, qui peut accueillir près de cent vingt spectateurs. Avec ses tables et ses chaises disposées en V entre le bar et la scène, cette salle impersonnelle prend des allures de club, voire de guinguette, fort sympathique.

Equal Crossing a été produit pour la première fois sur scène en décembre 2014 au Triton. Depuis, le quartet participe à des festivals, tels que Jazz sous les pommiers, à Coutances, le Festival Jazzdor à Berlin, ou encore Europa [dȝaz] au Mans, en mai 2016. Le concert au Théâtre 71 marque la sortie d’un disque chez Abalone, enregistré aux Studios La Buissonne par Sylvain Thévenard.

Le concert se présente comme une suite en trois mouvements composée par Huby : «  Faith & Doubt » et « Doubt & Fear » constituent le premier mouvement, « Are We From…? », « The Synthesis of Now-Here » et « The Crossing of Appearances » forment le deuxième mouvement, « Imaginary Bridges » et « Horizon’s Crossing »  composent le troisième.

En guise d’introduction, Huby revient sur le titre disque : « Equal, égal, et Crossing, dans l’idée de croisement, mais aussi de traversée vers l’autre ». Car, comme le rappelle le violoniste, en musique, « le repli sur soi ne marche pas… On a besoin des autres pour jouer… Et de se nourrir de la différence de l’autre… D’où ce titre : Equal Crossing ».


Dès le démarrage de « Faith & Doubt », le ton est donné : un grondement électro en toile de fonds sur laquelle viennent se greffer des effets bruitistes – frottements, stridences, grattements, notes isolées, sons lointains… La plupart des transitions entre les mouvements se déroulent dans cette ambiance très science-fiction. Quant au développement des morceaux, il s’apparente à de la musique de chambre électro-acoustique à tendance rock progressif : les voix se mêlent, se répondent ou se croisent dans une débauche d’énergie. Angelini passe d’un jeu de piano contemporain à du rock alternatif endiablé au Fender Rhodes ou débobine une ligne de basse sourde sur le Mini Moog. Entre son ordinateur, sa batterie et ses percussions en tous genres, Rabbia alterne bruitages électro, frappes binaires imposantes et motifs rythmiques mélodieux. Si la guitare apporte évidemment une teinte punk ou rock déjanté à la Jimi Hendrix, le jeu complexe de Ducret renforce aussi le côté musique contemporaine du quartet. Quant à Huby, il s’appuie sur un nombre impressionnant de pédales pour électrifier son violon qui évoque tantôt une voix, tantôt un violoncelle, voire un synthétiseur… et qui lui permet d’affermir son discours jazz-rock. La réverbération donne également de l’emphase aux mélodies et le violoniste laisse éclater son lyrisme dans des solos tendus, à l’archet ou en pizzicato. Comme c’est souvent le cas avec Huby, dans Equal Crossing les constructions contemporaines complexes côtoient la brutalité du rock.


Cette constatation est encore plus vraie sur disque car la résonance de la salle a tendance à légèrement amalgamer les sons. La lisibilité des voix met d’autant plus en relief la subtilité de l’architecture des morceaux et les nuances sonores. Sur disque, Equal Crossing gagne en emphase et en gravité ce qu’elle perd dans la puissance du concert. La suite d’Huby confirme sa grande homogénéité et un caractère cinématographique. 



Musique de chambre électro-acoustique free punk théâtrale… Equal Crossing pose les bases d’une musique romantique du futur !





16 mai 2016

Les Notes de la Marée de mars - III


Les prises de mars furent bien fournies ! Voilà les troisièmes et dernières nouveautés...

       

    


    


The Looking Glass – Robin McKelle

Depuis Introducing Robin McKelle, en 2006, la chanteuse sort un album tous les deux ans : Modern Antique, Mess Around, Soul Flower, Heart of Memphis et, en mars 2016, The Looking Glass, pour le label Doxie, chez Soul Brother Records.

Pour ce disque, dont elle a composé les dix titres, McKelle est entourée d’Al Street à la guitare, Ray Angry au piano, Jack Daley à la basse et George « Spanky » McCurdy à la batterie.

Un timbre chaud d’alto, avec des pointes rocailleuses, une souplesse éprouvée et une mise en place solide donnent à la voix de McKelle un charme indéniable. Street et Angry collent aux mélodies, tandis que Daley et McCurdy maintiennent un groove efficace : le quartet est au service du chant. Les morceaux respectent la structure couplets – refrain et la production, carrée, ne laisse pas de place à l’improvisation. Intimes, les chansons parlent surtout d’amour. McKelle puisent ses ambiances dans le rock (« gravity »)»), la pop (« Advantage »), la soul (« Forgive Me »), le folk (« Brave Love »)

Avec The Looking Glass, McKelle ne passe pas de l’autre côté du miroir et reste sagement dans le monde bien réel de la soul intimiste. Pour les amateurs du genre.

Lorenzo Naccarato Trio

En 2010, à l’occasion d’une master class avec Claude Tchamitchian, le pianiste Lorenzo Naccarato rencontre le contrebassiste Adrien Rodriguez. Deux ans plus tard, ils montent un trio avec Benjamin Naud à la batterie.

Le premier disque, Lorenzo Naccarato Trio, sort chez Laborie Jazz le 10 mars 2016. Il contient cinq morceaux signés Naccarato. Le trio ne se centre pas sur le pianiste et s’efforce de développer collectivement les thèmes : avec ses ostinatos et la frappe sèche et mate de la batterie, « Komet » prend des allures pop ; sur une pédale du piano, suivie de boucles aux consonances orientales, « Animal Locomotion » se déroule sur un mouvement répétitif, avec une contrebasse puissante, mais minimaliste, et une batterie qui fourmille ; « Breccia » est une ballade de bon goût ; les splash sur les cymbales et l’archet emphatique confèrent un caractère majestueux à « Mirko Is Still Dancing » ; les riffs soutenus et les motif circulaires tendus du piano, la contrebasse qui joue les guitares électriques… donnent un côté rock à « Heavy Rotation ».

Lorenzo Naccarato Trio propose une musique séduisante, dense et maitrisée.

New York Sketches – Renaud-Gabriel Pion

Multi-instrumentiste – clarinette basse, cor anglais, saxophone, flûte basse, piano… – et artiste aux talents variés – musique et photographie –, Renaud-Gabriel Pion navigue entre musique répétitive (First Meeting – 2000), musique du monde (Qalandar – 2015) et avant-garde (Paradise Alley – 2008, Voices In A Room – 2015). New York Sketches, son cinquième disque, sort en avril 2016 chez DUX Jazz. Pion s’inspire de toutes les influences qu’il puise dans cet inépuisable creuset qu’est New York.

Treize des quinze morceaux ont été composés par Pion, « Palestrina » est signé Ryuichi Sakamoto, et « Eternity Is A Long Time » (phrase souvent attribuée à Woody Allen) est une variation sur le Piano Phase de Steve Reich. Les titres évoquent la Grosse Pomme : « The New CPW » pour Central Park West, « Raggamuffin Brooklyn », « Punjab to NY »,  « B Train » pour la ligne de métro (mais aussi un clin d’œil à Duke Ellington), « New Moon Over City Hall »…

Pion assure lui-même toutes les parties, mais invite également Arto Lindsay (DNA, The Lounge Lizards…), Barbara Gogan (The Passions), Iva Bittová, Erik Truffaz et Sakamoto. Pion ajoute une touche de réalisme citadin en parsemant sa musique de bruits de rue (« One Man Fanfare In A Cab »), un brouhaha (« Punjab To NY »), des voix off radiophonique (« Radio Audience »), des roulements de train (« 2nd Opening Night »), des sirènes de police (« Eternity Is A Long Time »)…

Des mélodies soignées, des développements sans structure préconçue, une organisation des voix tracée au cordeau… New York Sketches est un melting pot musical : lyrisme exacerbé par un saxophone réverbéré et lointain (« The New CPW »), blues dans un décor jungle à la Ellington (« 2nd Opening Night »), réminiscences New Orleans (« One Man Fanfare In A Cab »), fond rythmique africain (« Punjab To NY »), atmosphère latine (« Sourceless Light »), environnement pop dans un style Music-Hall (« Land »), traits de ragtime (« Raggamuffin Brooklyn »), climat minimaliste répétitif (« Traffic Jam! »), ambiance d’Europe centrale (« Extérieur nuit 2 »)… Le tout sur des tempos plutôt tranquilles.

Entre la nostalgie des années folles et du Pop Art et la magie du New York d’aujourd’hui, Pion livre sa vision de « la ville qui ne dort jamais » dans un disque qui se parcourt comme un album photo personnel.

Broadways – Red Star Orchestra & Thomas de Pourquery

Créé en 2009 par Johane Myran (Olivia Ruiz, T.I.M., The Chair…), le Red Star Orchestra est une formation de dix-sept musiciens. En 2012, peu après la sortie du premier disque de l’orchestre, Oivia Sings For The Red Star, Myran invite un copain d’avant du CNSM, Thomas de Pourquery (DPZ, Supersonic, MégaOctet…), pour interpréter des standards de la chanson américaine.

Le premier concert de Broadways a lieu en 2014 à Saint-Ouen et c’est chez Label Bleu, en mars 2016, que le disque sort, enregistré par Philippe Teissier du Cros. Au programme, huit saucissons : « You Don’t Know What Love Is », composé en 1941 par Gene De Paul et Don Raye pour Keep ‘Em Flying, un film d’Arthur Lubin pour la série les Deux nigauds ; « Bye Bye Blackbird », né en 1926 de la collaboration entre Ray Henderson et Mort Dixon, et popularisé par Gene Austin ; l’incontournable « My Funny Valentine », écrit par Richard Rodgers et Lorenz Hart en 1937 pour le spectacle musical Babes In Arms ; « Night and Day » de Cole Porter pour Gay Divorce, le show qui a lancé la carrière de Fred Astaire en 1932 ; « My Way », la version en anglais du tube de Claude François et Jacques Revaux, « Comme d’habitude », adaptée par Paul Anka en 1968 ; « Speak Low » que Kurt Weill et Ogden Nash ont produit en 1943 pour la comédie musicale One Touch Of Venus ; « Lush Life », chanson que Billy Strayhorn a commencé à composer en 1933, qui l’a fait embaucher par Duke Ellington en 1939, et qu’il publie finalement en 1949… ; « I’ll Be Seeing You »  créée en 1938 par Sammy Fain et Irving Kahal et devenu un hit en 1944 avec la version de Bing Crosby.

Les arrangements de Myran forment des écrins tour à tour cinématographiques (« Bye Bye Blackbird »), swings (« Night And Day »), typiques music-hall (« Speak Low »), soyeux, presqu’élisabéthains, (« My Funny Valentine »), aux nuances latinos (« I’ll Be Seeing You »)… sur lesquels de Pourquery donne libre cours à son goûts pour les chanteurs de charme, à tendance Franck Sinatra (« My Way », évidemment).

Plus proche du Tin Pan Alley que de l’avant-garde, Broadways va ravir tous les fans de crooners.


A Cosmic Rhythm With Each Stroke – Vijay Iyer & Wadada Leo Smith

Wadada Leo Smith et Vijay Iyer se retrouvent pour enregistrer A Cosmic Rhythm With Each Stroke, qui sort sur ECM en mars 2016. Smith n’est pas un pilier du label munichois, mais il y a quand même publié Divine Love avec son sextet, en 1978, et Kulture Jazz, un solo, en 1993. Quant à Iyer, il a enregistré Far Side, en 2010, au sein de The Note Factory de Roscoe Mitchell, avant de rejoindre ECM sous son nom en 2014, accompagné d’un quatuor à cordes pour Mutations, puis, l’année suivante, en trio pour Break Stuff.

Le répertoire de l’album s’articule autour d’une suite en sept mouvements dédicacée à l’artiste indienne Nasreen Mohamedi, dont une œuvre orne la pochette du disque. La suite « A Cosmic Rhythm With Each Stroke », signée Smith et Iyer, est encadrée d’un morceau d’Iyer, « Passage », et d’un thème de Smith, « Marian Anderson », hommage à la célèbre contralto, qui fut la première afro-américaine à chanter au Metropolitan Opera.

Depuis Louis Armstrong et Earl Hines ou Oscar Peterson et Harry Edison, Roy Eldridge, Jon Faddis, Dizzy Gillespie ou Clark Terry, le duo trompette – piano n’est plus vraiment une rareté. Si Smith s’en tient à sa trompette, Iyer ajoute au piano, des passages au Fender Rhodes et des effets électroniques.

Entre l’Association for the Advancement of Creative Musicians, le Golden Quartet, Organic, Silver Orchestra… pour Smith et Steve Coleman, Mike Ladd, Burnt Sugar… pour Iyer, nous avons à faire à deux musiciens férus d’aventures ! La sonorité feutrée, les phrases aériennes, les motifs minimalistes et la place du silence chez Smith rappellent évidemment Miles Davis. Avec ses alternances de lignes fluides et de traits heurtés, ses clusters, ses ostinatos, ses notes éparses… le jeu d’Iyer penche clairement vers la musique contemporaine.

Le duo s’inscrit dans la tradition free – cris, souffles, crépitements, cordes, jeu étendu… –, mais s’appuie sur des thèmes élégants (« Passage », « Notes On Water »), voire poignants (« Marian Anderson »), qu’il fait monter en tension (« All Becomes Alive ») à coup de questions-réponses concises (« A Cold Fire »), d’échanges d’une gravité imposante (« Uncut Emeralds ») ou d’un lyrisme sévère (« A Divine Courage »). Smith et Iyer ne se précipitent jamais – la sobriété du trompettiste y est pour beaucoup – s’écoutent attentivement et leurs dialogues sont souvent brillants (« Labyrinthe »).

Subtil assemblage de jazz et de musique contemporaine, A Cosmic Rhythm With Each Stroke est une discussion intime et émouvante entre un duo fusionnel moderne.



Emily’s D + Evolution – Esperanza Spalding

Après deux premiers disques dans une veine plutôt mainstream – Junjo en 2006 et Esperanza en 2008 – Esperanza Spalding prend un virage RnB avec Chamber Music Society, en 2010, et Radio Music Society, en 2012. Emily’s D + Evolution, qui sort en mars 2016 chez Concord, marque une nouvelle orientation à tendance pop rock.

Spalding est accompagnée du guitariste Matthew Stevens (NEXT, Christian Scott, Terri Lyne Carrington, Harvey Mason…) et du batteur Karriem Riggins (Ray Brown, Mulgrew Miller, Paul McCartney, Diana Krall, Erykah Badu…). Autour de ce trio central, selon les morceaux, la contrebassiste s’entoure de chœurs, d’un deuxième batteur, Justin Tyson, et invite également Corey King. Spalding a composé dix des douze morceaux, cosigne « Noble Nobles » avec King et reprend « I Want It Now » qu’Anthony Newley et Leslie Bricusse ont écrit en 1971 pour Charlie et la chocolaterie.

Chansons à texte mélodieuses (« Farewell Dolly »), rythmique puissante et régulière au service de la voix (« One »), chœurs « à pattes d’éléphant » (« Rest In Pleasure »), structure basée sur couplets / refrain (« Ebony And Ivy »), mise en place précise (« Unconditional Love ») et production travaillée :  Emily’s D + Evolution réunit tous les ingrédients nécessaires pour un nouveau Grammy ! D’autant plus que les ambiances des morceaux sont bien dans l’air du temps : un rock aux accents punk (« Good Lava », « Funk The Fear »), le RnB toujours en filigrane (« Unconditional Love »), du funk rythmé (« Earth To Heaven ») ou bluesy à la Prince (« Judas »), de la pop sophistiquée (« One »), de la folk des années soixante-dix (« Noble Nobles »), des tentations slam (« Ebony And Ivy »), un hymne (« I Want It Now »)… Spalding joue de sa voix diaphane (« One »), toujours mobile (« Elevate Or Operate ») et d’une assurance rythmique solide (« Funk The Fear »).

Avec Emily’s D + Evolution, Spalding se lance dans la variété haut de gamme.

Inner Child - David Voulga


Après des études de musicologie, le guitariste David Voulga compose pour le théâtre et le cinéma. Il coopère également avec les Swampinis en 2012 et tourne avec Keisho Ohno. En mars 2016, il sort un premier disque sous son nom en mars 2016 : Inner Child.

Voulga se produit en quintet avec Christophe Cravero au piano, Kevin Reveyrand à la basse, Frédéric Huriez à la batterie et Gilbert Anastase aux percussions. Il convie également Frédéric Couderc sur « Kourabiedes » et « Saint-Louis, Sénégal », Didier Ithursary sur « Mongo clave », Jimi Drouillard, Claude Egea et Christophe Negre sur « So Yellow ». Le guitariste a composé les dix titres du disque.

Voulga s’appuie sur des thèmes mélodieux (« Kourabiedes ») servi par une rythmique entraînante (« Mongo Clave »), et fait varier les ambiances en allant du reggae (« Kourabiedes ») au funk (« The 27th »), en passant par de l’afro-beat (« Saint-Louis, Sénégal »), des slows (« Inner Child »), de la musique latino (« So Yellow »), des ballades (« Elis »)… le tout parsemé de solo de guitare-héros (« Abeba »).

Inner Child est un disque dansant et la musique de Voulga est un appel aux voyages.

11 mai 2016

Michael Wollny Trio au Goethe Institut

Le 28 avril, MichaelWollny se produit avec son trio sur la scène du Goethe Institut à Paris devant une salle archi-comble. Le public rassemble aussi bien des amateurs et des journalistes, que des étudiants, des habitués de l’institut, des familles, des lauréats d’un concours radiophonique, un groupe d’anciens d’HEC… L’audience est pour le moins hétéroclite, fait plutôt rare dans le microcosme du jazz, mais c’est tant mieux !


Wollny est accompagné de ses compères habituels : Christian Weber à la contrebasse et Eric Schaefer à la batterie. Le trio interprète principalement le répertoire de Nachtfahrten, sorti en octobre 2015 chez ACT.

Le disque met en relief une forme de lyrisme esthète à tendance minimaliste, sans doute accentuée par la prise de son élégante et la brièveté des morceaux (autour de trois minutes). « Questions In A World Of Blue », qui ouvre la soirée, et « Nachtfahrten », qui la conclut, sont sans doute les deux morceaux les plus proches des versions du disque. Mais, en concert, Wollny, Weber et Schaefer enchaînent les thèmes en glissant sur des transitions inventives, laissent éclater l’éclectisme de leur jeu et développent leurs discours sans contrainte.

Les grandes caractéristiques de Nachtfahrten sont évidemment présentes : introductions rythmiques, pédales et ostinatos, motifs de basse puissants, batterie éloquente, mélodies finement ciselées, touches romantiques ou contemporaines… sans oublier les accents folk et pop qui émaillent le jeu du pianiste. Cela dit, les thèmes servent avant tout de prétextes à des digressions tous azimuts. Le trio n’hésite pas à lâcher prise pour plonger dans des envolées free ou bruitistes, portées par l’archet de Weber, les percussions de Schaefer et les cordes du piano de Wollny (sur lesquelles il met, par exemple, des verres à pied pour obtenir un son qui ressemble un peu à celui d’une épinette). Ils partent aussi dans des embardées déchaînées : le pianiste plaque des clusters avec ses avant-bras, la contrebasse rugit et la batterie explose dans un martèlement frénétique de tambours et de cymbales. Mais le trio ne rechigne pas non plus à jouer une walking et un chabada dans la pure tradition bop, qui, il est vrai, part rapidement dans une cavalcade effrénée… Ou encore, des passages binaires entraînants, pimentés de traits bluesy.

                
Wollny, Weber et Schaeffer s’observent, s’écoutent, rebondissent sur les idées des uns et des autres, font circuler la musique et se donnent à fond. Le résultat est là : la musique est intense, tendue, vivante, originale…

4 mai 2016

A la découverte de… Héloïse Lefebvre

Please Spring!, Elbasan, Kwal, Snooze-on, La rosa negra, Kammerjazz Kollektiv… autant de projets auxquels participe Héloïse Lefebvre, mais Sun Dew est la dernière création en date de la violoniste, l’occasion de partir à sa découverte.


La musique

A cinq ans, j’ai voulu jouer d’un instrument car j’ai grandi dans une famille de musiciens amateurs… Comme je voulais imiter ma voisine de cinq ans mon ainée, j’ai choisis le violon ! J’ai d’abord commencé par des cours particuliers, puis étudié avec différents professeurs dans des écoles de musique.

Il y a toujours eu des disques de jazz à la maison. En fait, j’ai surtout découvert cette musique à travers les chanteurs et les chanteuses que ma mère écoutait : Ella Fitzgerald, Billie Holiday, Louis Armstrong... Après mon bac, j’ai intégré Jazz à Tours et le Conservatoire Francis Poulenc pour passer le Diplôme d’Etudes Musicales en jazz. Par la suite, j’ai pris un an de cours avec Didier Lockwood dans son école, le Centre Musiques Didier Lockwood.


Les influences

Difficile de citer des influences précises car j’ai toujours écouté beaucoup de choses très différentes et mes goûts évoluent tout le temps !

Pour parler du violon, quand je me suis intéressée un peu plus à l’improvisation, j’ai écouté Jean Luc Ponty. Je me suis également passionnée pour les musiques traditionnelles de l’Est : j’adore Roby Lakatos, toutes ces pièces virtuoses qui sont jouées avec tant d’aisance et de passion… 

Aujourd’hui, j’écoute beaucoup de projets hybrides qui allient cordes et jazz : Masada String Trio de John Zorn, History, Mystery de Bill Frisell, Chamber Music Society d’Esperanza Spalding, voire des albums plus pop comme Travelogue de Joni Mitchell ou bluegrass comme les Punch Brothers  et Who’s Feeling Young Now?.

Mais c’est en constante évolution et je découvre tout le temps de nouvelles choses… C’est passionnant !


Cinq clés pour le jazz

Qu’est-ce que le jazz ? C’est comme un kaléidoscope : il combine des formes et créé des images magnifiques… Et le rendu est toujours différent !

Pourquoi la passion du jazz ? Il peut toujours surprendre !... Et la routine n’est pas dôle...

Où écouter du jazz ? N’importe où et quel que soit le moment !

Comment découvrir le jazz ? Allez à des concerts ! C’est là que le jazz prend sa vraie dimension. L’ambiance des clubs est vraiment particulière. C’est une expérience à vivre pour ceux qui ne connaissent pas…



Le portrait chinois

Si j’étais un animal, je serais un papillon
Si j’étais une fleur, je serais une fleur des champs
Si j’étais un fruit, je serais une fraise
Si j’étais une boisson, je serais un Jerry & Ginger
Si j’étais une lettre, je serais H
Si j’étais un mot, je serais méandres
Si j’étais un chiffre, je serais 7
Si j’étais une couleur, je serais bleue
Si j’étais une note, je serais


Les bonheurs et regrets musicaux

Etre invitée à jouer avec Lockwood, Bojan Z et André Ceccarelli lors du Festival Violons Croisés, en septembre 2013, est l’un de mes plus grands souvenirs… Et ne pas avoir assisté à des concerts de grands solistes violonistes plus tôt est l’un de mes plus grands regrets… mais je me rattrape !


Sur l’île déserte…

Quels disques ? Pas facile !... Je dirais Shadow Theater de Tigran Hamasyan, Revolver des Beatles et l’intégrale des œuvres de musique de chambre de Maurice Ravel

Quels livres ?  Chroniques de l’oiseau à ressort d’Haruki Murakami.

Quels loisirs ? Plume, encre, pastels et mahjong...


Les projets

J’ai créé un projet avec le guitariste Paul Audoynaud et nous venons d’enregistrer un album pour le label Laborie Jazz, le début d’une grande aventure !...


Trois vœux…

1.   Avoir les moyens de continuer d’apprendre et de créer : composition et créativité sont deux éléments fondamentaux pour moi.

2.    Toujours faire de nouvelles rencontres, humaines et musicales.

3.     Jouer de la basse dans un groupe de rock !