30 avril 2016

Sun Dew, Laborie et La Fonderie

Un sextet berlinois, un label limousin et un studio malakoffiot s’unissent pour une soirée de répétition générale avant l’enregistrement d’un disque…

Violoniste formée au Conservatoire de Tour, Héloïse Lefebvre est désormais installée à Berlin. En 2012, elle crée Please Spring! en compagnie du guitariste Paul Audoynaud. En 2015, le duo donne naissance au sextet Sun Dew, avec Liron Yariv au violoncelle, Johannes Von Ballestrem au piano, Paul Santner à la contrebasse et Christian Tschuggnall à la batterie, Sun Dew se produit le vendredi 15 avril dans le studio La Fonderie à Malakoff, où il va enregistrer son premier opus, du 16 au 21, pour le label Laborie. Lefebvre apprend également au public qu’elle joue sur un violon Fabien Gram – présent dans la salle – et que celui du concert a été signé par Yehudi Menuhin


Créé en 2006, le label Laborie s’attache à découvrir et enregistrer des jeunes musiciens qui, depuis, ont fait leur chemin : Anne Paceo, Perrine Mansuy, Shai Maestro, Paul Lay, Yaron Herman, Michel Reis, Elodie Pasquier… En 2015, Laborie s’associe à la Mutualité Française Limousine pour renforcer ses activités tout en maintenant sa ligne éditoriale.

Sextan et Pee Wee, deux sociétés de production, d’enregistrement et d’ingénierie sonore, fusionnent en 2000 et s’installent à Malakoff. C’est dans les locaux où fut notamment moulé Le Penseur que Sextan ouvre le studio La Fonderie en 2005. Le studio est une grande pièce de cent cinquante mètres carrés à l’acoustique impeccable et qui peut se transformer en salle de concert. La Fonderie a vu naître plus de trois cent disques et défiler Yves Rousseau, Jean-Marie Machado, Ricardo Del Fra, François Couturier, l’ONJ, Ahmad Jamal… et bien d’autres encore, dont Sun Dew.

Le programme du concert comporte sept morceaux signées ou cosignées Lefebvre et Audoynaud. La prise de son surexpose légèrement la section rythmique, ce qui place le violon et le violoncelle en arrière-plan. Les thèmes sont délicats et mélodieux (« Le Mexicain »), souvent énoncés à l’unisson par le violon et la contrebasse (« L’écho du songe »). Sur fonds de batterie musclée, entre jazz (« Les méandres ») et rock (« Clint »), les développements sont variés, même au sein d’un morceau (« Les méandres »), avec un côté cinématographique (« Tones From The Backwods »). Sun Dew glisse des traits pop (« Le Mexicain »), des tourneries folk (« Le Penseur »), des bruitages électro dans un esprit musique contemporaine (« Clint »), mais aussi des accents de rock progressif (« Clint »), quelques traces orientales (« Tones From The Backwods »), « tango destroy » (« Black trash ») et, bien sûr, manouches (« Les méandres »). Tschuggnall possède un drumming plutôt énergique (« Le Mexicain »), voire binaire (« L’écho du songe »). La basse de Santner est carrée et solide (« Les méandres »). Von Ballestrem est volontiers lyrique (« Black Trash »), mais se montre aussi plein de swing (« Le Mexicain »). Audoynaud apporte une touche folk prononcée (« Tones From The Backwods »), souligne subtilement le discours de ses collègues (« L’écho du songe ») et se charge de la plupart des effets électro  (« Clint »). Yariv soutient en chœur le violon et prend un chorus a capella dans un style baroque (« Clint »). Lefebvre n’accapare jamais la vedette et fait circuler la musique (« Clint »), utilise sa virtuosité sans esbroufe (« Les méandres ») et son discours fluide est constamment expressif (« Le Mexicain »).


Loin de se cantonner au répertoire violon-jazz habituel (manouche, swing, fusion ou avant-garde), la musique de Sun Dew part vers des horizons multiples et réussit à trouver une voie personnelle prometteuse…

Note : les titres ont été accrochés au vol et peuvent donc comporter quelques imprécisions…


28 avril 2016

Traces à l’Ermitage

Le mercredi 13 avril, le Studio de l’Ermitage est plein : amateurs, amis, journalistes, musiciens… sont venus écouter le sextet de Claude Tchamitchian, à l’occasion de la sortie de Traces chez Emouvance.

Outre Tchamitchian, le sextet est composé de Géraldine Keller à la voix, Daniel Erdmann aux saxophones ténor et soprano, François Corneloup au saxophone baryton, Philippe Deschepper à la guitare électrique et Christophe Marguet aux percussions.


Entre le duo avec le joueur de kamantcha Gaguik Mouradian et l’orchestre Lousadzak, Tchamitchian ne cache pas sa fascination pour ses racines arméniennes. Le centenaire du génocide d’avril 1915 et la lecture de Seuils, fresque du professeur de l’Inalco, Krikor Beledian, ont inspiré au contrebassiste six pièces autour de son « arménité ».

Comme l’explique le musicien en introduction au concert, Beledian – présent dans la salle – a construit Seuils autour de la découverte de vieilles photos de famille, qui servent de prétextes pour retracer l’histoire du peuple arménien au début du vingtième siècle. Dédié au père de Tchamitchian, Traces puise ses titres dans Seuils, mais reprend des impressions et des souvenirs intimes liés à la culture arménienne du musicien comme, par exemple, la crème à la rose que préparait sa grand-mère…

Le répertoire du concert est calqué sur le disque, y compris l’ordre des morceaux. En bis, le sextet joue « Mai 2015 », dédié à Jacques Mahieux. Même si Traces se veut optimiste et porteur d’un message d’espoir, les morceaux se déroulent dans des ambiances sévères et dégagent une tension palpable, à commencer par les extraits poétiques et sombres tirés de Seuils (« La route de Damas »).

Bien sûr les musiciens prennent des chorus (souvent courts), mais la musique repose davantage sur le jeu de groupe, avec des boucles rythmiques qui circulent de l’un à l’autre, des échanges de rôles, de nombreux unissons soutenus par des contre-chants subtils… La force de Traces passe également par le jeu physique, charnel et les cadences effrénées que la batterie de Marguet insuffle : frappes puissantes sur les fûts (« Poussières d’Anatolie »), roulements serrés et furieux sur les peaux (« La route de Damas »), martèlements sourds (le solo dans « Les cieux d’Erzeroum »)… La contrebasse s’unit aux percussions pour faire monter la pression. Tchamitchian déploie une panoplie de motifs rythmiques, qui vont d’une pédale imposante (« Poussières d’Anatolie ») à des ostinatos grondants (« Les cieux d’Erzeroum »), en passant par des riffs entraînants (« Vergine ») ou un bourdon à l’archet (« Lumières de l’Euphrate »). Tchamitchian fait également chanter son instrument dans des développements particulièrement mélodieux, rehaussés d’une pointe de nostalgie (« Vergine »), mais aussi dans des mélopées aux accents orientaux, un peu à l’image d’une vièle (« La route de Damas », « Les cieux d’Erzeroum »). Comme ses compères, Deschepper se partage entre rythmes et mélodies. Le guitariste alterne des séries d’accords sobres (« Antika »), des traits aériens (« Poussières d’Anatolie »), une ponctuation ska (« Mai 2015 »), une ligne captivante (« Lumières d’Euphrate »)… La voix profonde du baryton renforce la gravité du message. Fréquemment dansant (« Mai 2015 ») et groovy (« Vergine »), Corneloup s’aventure également dans des digressions déliées et harmonieuses (« Poussières d’Anatolie »), voire émouvantes, qui débouchent généralement sur des envolées free (« La route de Damas »). Pendant le concert, Corneloup ne quitte pas son baryton, tandis qu’Erdmann intervient au soprano dans « Poussières d’Anatolie », avant de passer au ténor pour le reste du set. Lui aussi alterne parties rythmiques (pédale dans « Les cieux d’Erzeroum », ostinatos dans « Vergine ») et mélodiques débridées – orientalisantes (« Poussières d’Anatolie »), expressives (souffle et vibrato d’« Antika »), nerveuses (« Vergine »)… Quant à Keller, ses récitatifs scandés (« Lumières d’Euphrate »), révoltés (« Poussières d’Anatolie ») ou hurlés (« Vergine ») sont un lien direct avec Seuils. Le ton gouailleur rappelle parfois Edith Piaf (« Lumières d’Euphrate »). Les vocalises qui accompagnent à l’unisson les soufflants (« Les cieux d’Erzeroum », « Mai 2015 ») côtoient des hurlements, des cris gutturaux, des passages en voix de tête, des vociférations nerveuses… d’un expressionnisme exacerbé (« Antika »).

La musique de Traces dépeint un sujet douloureux avec réalisme – les paroles extraites de Seuils – et gravité – la densité de l’écriture et du traitement des compostions – tout en restant incandescente grâce à une présence rythmique palpitante.

Le disque


Traces
Claude Tchamitchian Sextet
Géraldine Keller (voc), Daniel Erdmann (ts ss), François Corneloup (bs, ss), Philippe Deschepper (g), Claude Tchamitchian (b) et Christophe Marguet (d)
Emouvance – emv 1037
Sortie en avril 2016




Liste des morceaux

01. « Poussières d'Anatolie » (10:22).
02. « Vergine » (4:07).
03. « La route de Damas » (7:40).
04. « Lumières de l'Euphrate » (13:51).
05. « Antika » (6:45).
06. « Les cieux d'Erzeroum » (12:38).

Tous les morceaux sont signés Tchamitchian

9 avril 2016

Les musiciens de jazz...

Le Pôle (Pôle de coopération pour les musiques actuelles en pays de la Loire), en partenariat avec la Fraca-Ma et Le Petit Faucheux, a réalisé une enquête sur les profils et conditions de vie des musiciens en 2014. 

Claire Hannecart, docteur en sociologie et chargée des études au Pôle, a soumis un questionnaire à des musiciens de tous horizons, puis analysé les quelques huit cent réponses reçues. Ce travail prolonge une enquête sortie en 2013 et fera l'objet d'une publication courant 2016.

En attendant l'étude complète, le Pôle a la bonne idée de diffuser une synthèse sur les musiciens de jazz (plus d'un tiers des musiciens interrogés). 

Voici le profil type d'un musicien de jazz, tel que présenté par Hannecart en page quatre du focus :


Les notes de la marée de mars - II




Birdwatching – Anat Fort Trio & Gianluigi Trovesi

Anat Fort auto produit Peel en 1999 et c’est en 2007, avec A Long Story, que la pianiste israélienne rejoint ECM. En 2010, Fort enregistre And If en trio, puis Birdwatching, en mars 2016.

Fort est accompagné de son trio  habituel : Gary Wang à la contrebasse et Roland Schneider à la batterie. Sur la plupart des morceaux le trio a invité le saxophoniste et clarinettiste Gianluigi Trovesi. Les douze petites pièces – d’un peu plus d’une minute à six minutes – sont signées Fort, à l’exception d’« Inner Voices », improvisation collective du quartet.

De leur formation classique, Fort et Trovesi conservent le goût des constructions musicales élaborées, mais aussi un touché précis et un phrasé limpide. Leurs contrepoints ne sont pas sans évoquer la musique du début du vingtième (« Earth Talks »). Le duo reste dans la mesure, sauf dans « Jumpin’In » : après l’exposé à l’unisson d’un thème moderne, il se déroule dans un entrelacs de voix et de courts passages fugués, puis débouche sur une fantaisie entre contemporain et free. Dans l’ensemble la pianiste se montre le plus souvent lyrique (« Song Of The Phoenix »), voire romantique (« Sun »), avec une grande finesse de jeu (« First Rays ») et un swing raffiné (« Meditation For A New Year »). Trovesi soigne sa sonorité (« Murmuration »), élabore des contre-chants dans l’esprit de Fort (« Milarepa ») et se retient de tout emportement effréné (« Not The Perfect Storm »). Quant à Wang et Schneider, leur souplesse et leur subtilité à toute épreuve (« It’s Your Song ») soutiennent rondement le duo mélodique (« Milarepa »).

Patient, calme et pondéré : Birdwatching porte bien son titre et sa musique charmante est servie par un quartet d’une délicatesse exquise.


Mare Nostrum II – Fresu Galliano Lundgren

En 2008, René Hess, le manager de Jan Lundgren, produit Mare Nostrum, qui sort sur le label de Siggi Loch, Act. Outre Lundgren, ce Power Trio européen regroupe Paolo Fresu et Richard Galliano. Après avoir tourné aux quatre coins du monde, les trois musiciens ont pris le chemin de Pernes les Fontaines, pour enregistrer un deuxième opus dans les studios La Buissonne.

Chacun des trois artistes apporte quatre morceaux. Lundgren arrange un chant traditionnel suédois (« Kristallen Den Fina ») et signe trois compositions originales. Fresu propose deux nouveaux titres et reprend « Apnea » d’In Maggiore (2015), son duo avec Daniele di Bonaventura, ainsi que l’arrangement de « Si dolce è il tormento » de Claudio Monteverdi, qu’il a écrit pour Things (2006), duo avec Uri Caine. Quant à Galliano, il pioche dans son répertoire : « Aurore », tiré de Love Day (2008), quartet avec Gonzalo Rubalcaba, Charlie Haden et Mino Cinelu ; le désormais classique « Giselle », de New Musette (1991), avec Philip Catherine, Pierre Michelot et Aldo Romano ; « Lili », extrait de Sentimentale (2014) ; et la « Gnossienne n°1 » d’Erik Satie qu’il avait arrangé pour Luz Negra (2007). Mention spéciale pour la pochette du disque : à l’abstraction spatiale de Rupprecht Geiger succède la géométrie colorée de Federico Herrero.

Avec un trio piano – trompette – accordéon, l’auditeur pourrait s’attendre à de la musette ou du tango et autre fado, mais il n’en est rien : Mare Nostrum II, comme le précédent opus, appelle davantage à la réflexion introspective qu’au bal. Avant tout sentimental, le trio joue sur les échanges mélodiques : unissons élégants (« Blue Silence »), contrechants subtils (« Farväl »), constructions raffinées (« Si dolce è il tormento »), développements langoureux (« Le livre d’un père sarde »)… Au romantisme sobre de Lundgren (« Blue Silence ») répondent le lyrisme à fleur de peau de Galliano (« Lili ») et la poésie rêveuse de Fresu (« Kristallen Den Fina »). 

Mare Nostrum II est une invitation intime et délicate au voyage, et peut tout-à-fait mettre en exergue les vers de Charles Baudelaire : « Là, tout n'est qu'ordre et beauté, Luxe, calme et volupté »…


Anakronic / Krakauer – Anakronic Electro Orchestra & David Krakauer

L’Anakronik Electro Orchestra compte déjà trois disques à son actif – Speak with Ghosts (2010), Noise in Sepher (2013) et Spoken Machine (2015) –, mais Anakronik / Krakauer est le premier disque de l’association du quintet toulousain et du clarinettiste David Krakauer. Association que Sons d’hiver avait programmé dans son édition 2012.

Mikaël Charry, aux machines, et Ludovic Kierasinski, à la basse, sont les deux fondateurs de l’AEO. Avec Pierre Bertaud du Chazaud à la clarinette et Ghislain Rivera à la batterie, ils constituent le noyau dur du combo. Vincent Peirani ou Simon Barbe ont remplacé Corrine Dubarry à l’accordéon, et Taron Benson chante sur deux titres.

Krakauer, Charry et Kierasinski se partagent les onze morceaux et réinterprètent des chants traditionnels (« Karel Capek », hommage à l’écrivain tchèque, et « Webzmer »). A noter également un remix signé Bill Laswell (« Human Tribe »).

Anakronic / Krakauer  vogue  aux confins du jazz, de l’électro et du klezmer : des lignes de basse puissantes (« Broken Waltz ») qui grondent (« Elektric Bechet I »), une batterie souvent binaire (« Daidalos »), voire brutale (« Human Tribe »), des effets électro (« Karel Capek »), des bourdonnements synthétiques (« Human Tribe Remix ») et des grésillements électriques  (« East River Angel II »), un accordéon dansant (« Human Tribe ») et folk ((« East River Angel I »), du rap entraînant (« The City’s On Fire »), un reggae qui vire funk (« Webzmer »)… et des clarinettes virtuoses (« Elektric Bechet I ») qui virevoltent dans les aigus (« Human Tribe »)…

La musique klezmer à la sauce électro ne manque pas de punch ; Anakronic / Krakauer est impétueux et dansant.


Heart of Things – Christophe Laborde Quartet

Christophe Laborde ne change pas une équipe qui gagne… En 2011, le saxophoniste monte un quartet avec Giovanni Mirabassi au piano, Mauro Gargano à la contrebasse et Louis Moutin à la batterie. Ils sortent Wings of Waves. Quelques années plus tard, Laborde et son quartet retournent en studio pour enregistrer Heart of things, qui sort en mars 2016.

Laborde signe les onze thèmes. Un détour par la réalisation graphique de Nicolas Mamet pour la pochette du disque : dans une ambiance d’aurore boréale, se dresse une ville-île rétro futuriste où des gratte-ciels côtoient des temples, avec, au milieu, un saxophone soprano qui se fond au milieu des immeubles… Heart of Things !

Des thèmes contemporains (« Beyond The Walls »), des ballades tendues (« Secret Life »), une valse enjouée (« Silver Surfer »), un duo soprano – piano impressionniste (« Couleur de temps – Part 5 »), un chant nostalgique (« Blue Ballad »)… la musique d’Heart of Things s’inscrit dans la lignée de Steve Lacy et Dave Liebman. A son habitude Moutin alterne frappes touffues (« Beyond The Walls »), passages en chabada (« Heart of Things ») et maintient une pulsation énergique (« Silver Surfer »). Si le son grave et puissant de Gargano garantit une carrure solide (« Heart of Things »), ses chorus, souples et chantants (« Time Passengers »), s’envolent volontiers dans les aigus (« Paris nostalgie »). Mirabassi est un pianiste subtil (« Time Passengers »), marqué par le bop (« Beyond The Walls ») et toujours à l’écoute de ses partenaires : dialogues astucieux (« Couleur de temps – Part 6 »), contre-chants habiles (« Silver Surfer »), questions – réponses délicates (« Couleur de temps – Part 4 »)… Quant à Laborde, il joue moderne (« Suite Horizon »), fait monter la tension (« Secret Life »), garde une pointe de lyrisme en filigrane (« Time Passengers ») et son discours fluide (« Silver Surfer ») est servi par une sonorité droite et nette (« Blue Ballad »).

Le cœur des choses selon Laborde donne un disque bien dans son époque, avec des mélodies et des développements qui combinent harmonies et dissonances, des échanges recherchés et des constructions simples et efficaces.


Aftersun – Bill Laurance

Membre fondateur de Snarky Puppy, Bill Laurance enregistre également sous son nom depuis 2014 : Flint, puis Swift, en 2015, et Aftersun, qui sort chez Decca, en mars 2016.

Laurance est accompagné de deux éminents membres des Snarky Puppy : le bassiste et leader du groupe, Michael League, et le multi-instrumentiste Robert Sput Searight. Le trio fait également appel au percussionniste de la Nouvelle Orléans, Weedie Braimah. Laurance a composé les neuf titres d’Aftersun.

Comme Snarky Puppy, Laurance met l’accent sur des mélodies simples (« First Light ») et charmantes (« The Pines ») qui s’appuient sur des rythmes sourds (« Bullet »), réguliers (« Soti ») et entraînants (« Aftersun »). Aftersun est placé sous le signe de l’Afrique : ritournelles répétitives (« Time to Run »), ambiance cordophone (« Bullet »), polyrythmies fébriles (« First Light »), afro-beat mêlé de reggae (« A Blaze ») et, bien entendu, omniprésence du djembé de  Braimah.

Aftersun propose une musique du monde efficace et dansante.


Rainbow Shell – Perrine Mansuy

Depuis sa sortie du Conservatoire de Marseille et Autour de la lune, Perrine Mansuy a créé et enregistré avec le Quartet Maneggio en 2001, puis en duo avec Valérie Perez (Verso), qui devient un trio avec l’arrivée de Jean-Luc Di Fraya (Le voyage d’Alba – 2004), avant de revenir  au duo avec François Cordas (Le Duo – 2006), et de repasser au trio avec Eric Surménian et Joe Quitzke (Mandragore & Noyau de pêche – 2007)… pour finalement rejoindre Laborie Jazz en 2011, chez qui elle sort Vertigo Song avec Marion Rampal, Rémy Décrouy et Di Fraya. En mars 2016, Mansuy, accompagnée de Décrouy et Di Fraya, mais aussi d’Eric Longsworth au violoncelle et de Mathis Haug à la voix, sort Rainbow Shell, toujours chez Laborie.

Rainbow Shell est composé de onze morceaux, tous signés Mansuy, sauf « The River Of No Return », la chanson culte de Ken Darby et Lionel Newman, composée en 1954 pour le western éponyme (re-)culte d’Otto Preminger, avec Marylin Monroe (magnifique interprète de la chanson) et Robert Mitchum.

Mansuy puise son inspiration dans des sources multiples : pop (« Fly On »), rock progressif (« Dîner flottant »), blues (« Paying My Dues To The Blues »), folk (« Tomettes et plafond haut »), music hall (« The river of no return »)… Un touché vigoureux et clair, un phrasé souple  et un sens mélodique sûr caractérisent le jeu de la pianiste, inspirée par Keith Jarrett (« Danse avec le vent »). Décrouy et sa guitare apportent la touche rock (les  accords saturés de « Dîner flottant ») mais aussi des effets électro (« Fly On »), un jeu slide (« Rainbow Shell ») ou folk acoustique (« Ending Melody ») au grès des ambiances. Le violoncelle ne prend pas le rôle de la contrebasse : Longsworth utilise la puissance mélodique de son instrument pour mettre en relief les thèmes (« Three Rivers & A Hill To Cross »), prendre des chorus romantiques (« Dîner flottant ») ou baroques (« Tomettes et plafond haut »). Spécialiste des poly-rythmes (« Magic Mirror ») et percussions en tous genres, Di Fraya passe d’une frappe imposante (« Dîner flottant ») à un accompagnement léger et dansant (« Fly On »), avec un clin d’œil à l’orient (« Danse avec le vent ») et au blues (« Paying My Dues To The Blues »), sans oublier ses vocalises intenses qui accompagnent le piano à l’unisson (« Le songe du papillon »). Haug s’appuie sur sa voix grave et profonde pour déclamer les textes (« Fly On »), jouer au crooner (« The River Of No Return ») et chanter le blues (« Paying My Dues To The Blues »).

Rainbow Shell part dans des directions variées avec entrain et s’attache à ce que le déroulé des morceaux reste harmonieux.

3 avril 2016

A la découverte de... Raphaël Sibertin-Blanc

Créée en 2009, Concertons ! est une association de la région toulousaine qui produit et soutient des créations musicales. Violoniste et kemençiste, concertiste et enseignant, Raphaël Sibertin-Blanc en est le directeur musical. La sortie du premier disque de son Dadéf Quartet, qui mêle jazz et musique orientale, est l’occasion de partir à la découverte d’un musicien voyageur…
  

La musique

Quand j’avais autour de trois ans, un ami de mes parents, violoniste, m’a amené voir et écouter une répétition de son orchestre baroque. Je suis resté fasciné. Et quand j’ai débuté la musique, quelques années plus tard, j’avais toujours gardé cette envie de jouer du violon !

Après une école de musique, j’entre au conservatoire. J’aime particulièrement la classe d’orchestre car le chef nous fait partager son enthousiasme et nous donne vraiment envie de jouer ensemble. A quatorze ans, je fais un stage dans le cadre du festival Jazz à Cluny. J’y ai rencontré Gabriel, un ami aujourd‘hui disparu, avec qui, pendant mes années de lycées, j’ai passé mes nuits et week-ends à jouer… Il m’a piqué au virus du jazz et du partage de la musique dans l’amitié. C’est également à cette période que j’ai pris mes premiers cours de jazz, au saxophone et au violon.

Vers dix-huit ans, je commence à jouer dans des groupes. D’abord, de la musique antillaise dans l’orchestre des parents d’un copain : j’étais le petit jeune perdu au milieu de vieux amis qui jouaient ensemble tous les vendredis depuis près de trente ans !... Mais aussi du jazz manouche avec Stéphane Bissières – vingt ans après, nous travaillons encore ensemble sur des projets de musiques plus contemporaines ! – et  du rock… Ces expériences ont été de la source de rencontres amicales et musicales déterminantes : c’est avec le groupe de rock kabyle El Gafla que je joue mes premières notes orientales… A cette époque, je joue de la musique klezmer le matin, et arabe le soir !…

Licence de mathématiques en poche, je m’oriente vers la formation musicale professionnelle du Music’Halle de Toulouse – où j’enseigne aujourd’hui –, puis  au Centre des Musiques Didier Lockwood. J’y monte le Sibertin trio, qui est le premier projet pour lequel je compose. Par la suite, j’ai la chance de rencontrer Vincent Courtois, Régis Huby… qui me donnent de précieux conseils, comme celui de prendre des cours de violon classique ! Ce que je fais avec Marc-Olivier de Nattes,  avec qui je reprends la technique du violon au tout début…

De plus en plus attiré par les musiques traditionnelles – merci Paris et sa multiplicité culturelle – je me tourne en particulier vers l’Orient. A mon retour à Toulouse, je joue avec Lakhdar HanouNe fût-ce qu’en Chine, son dernier disque, est sorti cet automne. En parallèle, toujours attaché au jazz et aux musiques improvisées, je fonde un groupe de musique turque avec mon ami Thomas Ceyhan : Yol Hikayesi, l’histoire en chemin… Je pars ensuite en Crète pour apprendre le Klasik kemençe, une lyre d’Asie Mineure jouée autant par les Turcs que par les Grecs – les Grecs l’appellent la lyre de Constantinople…

Je continue également à travailler les musiques improvisées avec le FIL, orchestre d’improvisation libre toulousain, et Bissière, avec qui  nous montons Chronométries, un duo Kemençe et piano – machines électroniques, dans lequel nous jouons sur l’inversion du rapport homme / machine, la matière sonore, la musique répétitive, le minimalisme… Et, bien sûr, Dadéf Quartet, groupe dans lequel je joue du violon et du kemençe et pour lequel je compose des morceaux à la lisière du jazz et des musiques traditionnelles. Labyrinthe, notre premier disque, est un hommage à l’école des musiques traditionnelles méditerranéennes où j’ai appris le kemençe. C’est un lieu vraiment extraordinaire, dirigé par Ross Daly.


Les influences

En plus des jazzmen traditionnels et dans le désordre : Stéphane Grappelli et Django Reinhardt, Johann Sebastian Bach, Claude Debussy, Béla Bartók, Dominique Pifarély, Courtois, Louis Sclavis, John Zorn, Mark Feldman, l’Art Ensemble of Chicago – mon premier concert de musiques improvisées ; un grand souvenir… –  le Taraf de Haïdouks, Anouar Brahem, Derya Türkan, Erkan Oğur, Sokratis Sinopoulos, Steve Reich, Terry Riley


Quelques clés pour le jazz

Qu’est-ce que le jazz ? L’écoute, le partage, la rencontre, l’improvisation, le son… une recherche de liberté.

Pourquoi la passion du jazz ? … Ben : voir la définition !

Où écouter du jazz ? N’importe où et n’importe quand : il suffit de choisir le jazz que l’on a envie d’écouter… Il en existe tellement de sortes !

Comment découvrir le jazz ? Aller aux concerts ! Peut-être risquer de se faire chier parfois, mais pour quelques moments de grand bonheur ! Être actif dans l’écoute, mais aussi se laisser porter…


Le portrait chinois

Si j’étais un fruit, je serais tous les fruits !

Si j’étais une boisson, je serais du vin… évidement ! Qu’importe sa couleur ou son origine dès lors qu’il est fait avec passion… un peu comme la musique, en fait !

Si j’étais un plat je serais cuisiné par ma femme,


Les bonheurs et regrets musicaux

Mon bonheur musical, j’aimerais qu’il soit toujours  à venir ! Et… pourquoi regretter ?


Sur l’île déserte…

Quels livres ?  Quelques kilos… Mais là, j’avoue je serais tenté par une liseuse pleine de livres !

Quels films ? Pas besoin de films sur l’île : la mer a l’avantage d’être un film permanent et en plus elle sonne !…





Les projets

J’ai plein de beaux projets en ce moment : La Chamade, un duo de violons avec Lucie Laricq ; Alambic, un trio d’improvisation avec des instruments improbables – tabouret à fil, freins, cafetière, aire de jeux, vielle à roue, dilruba, violon et violoncelle – et des improvisateurs chevronnés – Dominique Regef et Hélène Sage – ; l’Ensemble FM dirigé par Christine Wodrascka ; Le journal intime d’un cep de vigne, une pièce de théâtre de Jean-Marie Doat avec Philippe Babin ; accompagner des contes avec Dominique Despierre… Sans oublier tous les projets que j’ai déjà cités…

En bref : continuer et apprendre, approfondir les musiques de l’Asie Mineure et les assimiler dans le jazz et l’improvisation, poursuivre le travail sur le son, tout seul et avec les copains... et toujours essayer de raconter des histoires qui font voyager…


Trois vœux…

1. Pouvoir continuer d’être musicien, pour partager mon plaisir et donner aux gens des moments d’évasions…

2. Que le maelström sonore ne dévore pas tout l’espace...

3. Et, si possible, tant qu’à y vivre, la paix dans le monde, s’il vous plait !


1 avril 2016

La Nuée. L’AACM : un jeu de société musicale – Alexandre Pierrepont

Anthropologue et ethnomusicologue, Alexandre Pierrepont est connu dans le monde du jazz pour la programmation de Bleu Indigo au Musée du Quai Branly, l’organisation de The Bridge (série d’échanges musicaux entre l’Europe et les Etats-Unis), la coordination de concerts et conférences pour le festival Sons d’hiver… Pierrepont s’est également fait un nom avec Le champ jazzistique, paru en 2002 aux Editions Parenthèses.

Spécialiste émérite de l’Association for the Advancement of Creative Musicians, il était naturel que Pierrepont consacre un ouvrage à cette organisation emblématique du free jazz. En 2008, George Lewis, tromboniste et membre de l’AACM depuis 1971, a déjà publié A Power Stronger than Itself: the AACM and the American Experimental Music chez The University of Chicago Press. Les deux ouvrages se complètent : Lewis aborde l’AACM sous forme d’autobiographie collective basée sur des entretiens avec ses confrères, tandis que Pierrepont s’attache davantage à analyser l’AACM en tant que phénomène de société et mouvement musical.

La Nuée sort en septembre 2015 aux éditons Parenthèses, dans la collection Eupalinos. Le livre compte quatre cent quarante-huit pages, dont une postface signée Lewis. Beaucoup de démonstrations illustrées par énormément d’exemples, moult citations, une abondance de noms, de nombreuses notes de bas de page et de fréquents encarts avec des témoignages : La Nuée s’apparente à une thèse. La présentation est austère, avec, pour seule photo, celle de la couverture, prise par le peintre Wadsworth Jarrell à Chicago en 1970. L’écriture passe du journalisme, plutôt neutre et factuel, à un langage plus philosophique, fait de phrases touffues et de jeux sur les oppositions et les contraires, comme, par exemple, cette constatation à propos de la dualité d’identité, africaine et américaine : « il n’est peut-être pas de meilleure expression de cette réalité, unique et double, que les pratiques socio-musicales du champ jazzistique, tant ces musiques, qui constituent une tradition d’hétérogénéité, de mutabilité et de créativité, selon la terminologie en usage parmi les improvisateurs, sont un jeu constant entre « inside » et « outside », entre le tréfonds et l’au-delà, le connu et l’inconnu, le licite et l’illicite, le réel et l’imaginaire – soi et l’autre : un jeu avec les règles ».

La Nuée est organisée autour d’une introduction, de quatre chapitres et d’une conclusion. En annexe Pierrepont propose une liste des membres de l’AACM depuis les origines à nos jours. Une discographie aurait été la bienvenue, tout comme, cerise sur le gâteau, un index des noms, disques et titres des morceaux cités dans l’ouvrage.

L’introduction permet à Pierrepont de présenter son concept de « champ jazzistique », moins restrictif que « jazz », mot d’ailleurs rejeté par la plupart des musiciens de l’AACM. L’auteur justifie également la raison d’être de son livre, notamment par rapport à celui de Lewis. Il étudie l’AACM depuis 2001, année de son premier voyage à Chicago, et La Nuée se veut une « ethnologie de l’AACM », l’« ethno-histoire d’une association de musiciens créateurs » et l’« anthropologie du champ jazzistique ». Après avoir rappelé le rôle des Noirs et la relation à l’Afrique dans le champ jazzistique, Pierrepont se penche sur le rapport entre musique populaire et musique savante, qui débouche sur une description / définition du free jazz.


« L’AACM dans l’histoire »

Le premier chapitre retrace l’histoire des Afro-américains aux Etats-Unis et plus particulièrement à Chicago, ville où l’AACM a été créée en 1965. L’auteur s’attache aux aspects sociaux et culturels. Après avoir dépeint le rôle et la place des Noirs dans la société américaine, Pierrepont s’emploie à décrire le passage d’Africain à Noir, avec la nécessaire recréation d’une culture. Il insiste évidemment sur l’esclavagisme et le ségrégationnisme, le mouvement pour les droits civiques, les Black Panthers… et constate amèrement que la situation des Afro-américains reste inique : ils représentent treize pour cent de la population américaine, mais cinquante-neuf pour cent de la population carcérale.

Pierrepont se penche ensuite sur la musique, comme affirmation d’une humanité et voie vers la liberté, que l’auteur nomme « culture expressive ». Après avoir dessiné un rapide historique du jazz – les chants et danses des esclaves, les églises, le blues, la Nouvelle Orléans, Louis Armstrong et la popularisation du jazz – il expose les différents styles de la « Creative Music » à travers ses âges et insiste ensuite sur le son, le rythme et les propriétés du jazz.

Pierrepont conclut sur l’importance de Sun Ra et l’Arkestra comme modèle de collectif pour de nombreux musiciens dans les années soixante : l’UGMAA d’Horace Tapscott, fondé en 1961 à Los Angeles, la Jazz Composer’s Guild Association qu’Archie Shepp et Bill Dixon montent en 1964, le BARTS, créé par Amiri Baraka en 1965… et, bien sûr, l’AACM !


« L’histoire de l’AACM »

Dans le deuxième chapitre, Pierrepont détaille l’histoire de l’AACM.

Au début des années soixante, le jazz, passé de mode, périclite à Chicago, mais des musiciens résistent. Sur le modèle de l’Arkestra et des Jazz Workshop de Charles Mingus, Muhal Richard Abrams et Donald Rafael Garrett montent The Experimental Band en 1961. Mais c’est chez Kelan Phil Cohran, le 8 mai 1965, que l’AACM voit le jour. Dès le début, il s‘agit davantage d’une association que d’un collectif.

Sound, du Roscoe Mitchell Sextet est le premier disque de l’AACM. Il sort en 1966 chez Delmark qui, avec Nessa – fondé par Chuck Nessa –, sera le label phare de l’AACM. Entre 1966 et 1970, l’AACM publie une douzaine de disques chez Delmark et Nessa. En 1967, l’association crée l’AACM School of Music et s’installe, l’année d’après, au Park Way Community House.

Au début des années soixante-dix, certains membres prennent leurs distances avec l’AACM, dont Cohran et Jodie Christian. Des conditions de vie  de plus en plus compliquées poussent l’AACM à émigrer en Europe, de 1969 à 1971. Mitchell crée l’Art Ensemble of Chicago, Anthony Braxton fonde la Creative Construction Company… et l’American Center for Student and Artist du boulevard Raspail, à Paris, devient leur lieu de résidence. L’association sort une quinzaine de disques en deux ans, principalement pour le label BYG / Actuel. L’AACM est également invitée au « Festival Actuel » d’Amougies.

A partir de 1971, les musiciens de l’AACM commencent à rentrer aux Etats-Unis, mais jusqu’en 1977, peu de disques et de concerts sont produits. C’est l’époque de l’« Afro Free Funk Jazz ». En 1974, une partie de l’AACM s’installe à New York – « Chicago comes to New York » – et établit un partenariat avec Columbia University. Pendant ce temps, ceux qui sont restés en Europe continuent de fréquenter les festivals et d’enregistrer abondamment, notamment pour Black Saint et Soul Note.

En 1977, l’AACM New York Chapter et l’AACM National Council sont officiellement créés, avec Abrams comme président. De 1980 à 1990, l’ACM traverse une période difficile, qui culmine avec la scission de Chicago et New York en 1982. Dans les années quatre-vingts dix, d’autres acteurs émergent à Chicago, à l‘instar de Ken Vandermark et l’organisation Umbrella, tandis que l’AACM investit le Hot House et le Velvet Lounge.

Après la disparition progressive des fondateurs de l’AACM, dans les années deux mille, Nicole Mitchell reprend le flambeau et relance l’association à Chicago : les concerts se multiplient dans les centres communautaires, les lieux de culte, les écoles et les universités, les galeries et les musées, les salles de concert et les théâtres ; le Jazz Institute of Chicago organise le Chicago Jazz Festival ; les membres de l’AACM se mélangent avec d’autres musiciens et créent des organisations parallèles… A New York, les lofts et de Soho et du Lower Side deviennent des hauts lieux de l’avant-garde.


L’AACM

Pierrepont consacre le troisième chapitre à l’organisation et au fonctionnement de l’AACM.

L’AACM s’apparente à une organisation socio-politique. Ses membres sont cooptés et elle est basée sur l’entraide. Comme les Black Panthers, l’AACM est une force sociale, c’est à la fois une école de musique et de vie : l’individu, le groupe et la musique fusionnent. Comme le dit Braxton, l’AACM est une « plateforme spirituelle alternative ». Au sein du collectif, l’individu se caractérise par un son, une histoire et un langage. Pierrepont souligne trois valeurs fondamentales de l’AACM : hétérogénéité, instabilité et créativité.

L’auteur insiste sur l’importance de la transmission pour l‘AACM : dès le milieu des années soixante-dix, les membres de l’AACM enseignent dans les écoles et les universités, et, à côté de ce bagage théorique, ils jouent également un rôle « passeurs » pour transmettent leur expérience. Pierrepont illustre son propos avec des descriptions de concerts, de cours, de jam-sessions… au Velvet Lounge, au New Apartment Lounge, avec Fred Anderson, Von Freeman, Abrams… Cette transmission qui est d’autant plus prégnante que les musiques tiennent une place centrale dans la plupart des familles afro-américaines.


La musique de l’AACM

Le dernier chapitre de La Nuée analyse les caractéristiques de la musique de l’AACM.

Pierrepont rappelle d’abord les principales caractéristiques du jazz. Il se penche ensuite sur le « désordre organisé » du free jazz et fait référence à ce propos au Free Jazz Black Power de Philippe Carles et Jean-Louis Comolli. L’auteur replace également le free dans le contexte de la Great Black Musique, qui englobe plus généralement le blues et ses dérivés.

Les musiciens de l’AACM font des expériences dans des contextes hétérogènes, en combinant différents styles et différents instruments. Ils s’émancipent du répertoire, de la structure et du swing en 4/4 tels qu’établis dans le jazz traditionnel. Il ne s’agit pas d’un rejet, mais il n’y a pas d’obligation d’utiliser les codes traditionnels : « Ancient to The Future ». D’ailleurs, au contraire du free européen, les musiciens de l’AACM ne pratiquent que rarement l’improvisation absolue et leur musique est toujours rattachée à leur histoire. Pour alterner structure et liberté, jouer « In’n Out », ils s’appuient sur l’instabilité (la blue note), les formes sonores et les techniques instrumentales (multi-instrumentistes). Braxton résume parfaitement l’état d’esprit des musiciens de l’AACM : « vos seules limites sont celles de votre imaginaire »… et l’auteur de mettre astucieusement en parallèle le free et la peinture abstraite.

La composition et l’improvisation coexistent donc, dans un flux continu. Basé sur la polyrythmie, la polyphonie, la polymorphie… et l’improvisation, le free de l’AACM fait cohabiter la culture jazz et la Great Black Music, mais aussi les musiques classiques et contemporaines occidentales. Les musiciens cherchent également à faire coexister leur musique avec d’autres arts : théâtre, danse, poésie, peinture…

Les musiciens de l’AACM sont avant tout des chercheurs en sons qui attachent une importance fondamentale aux relations entre les sons. Pour développer une sonorité personnelle, ils font appel aux techniques étendues et jouent sur de multiples instruments. Ils utilisent des instruments rares, créent des appareils bizarres, recourent à la lutherie électronique, introduisent un tas d’objets sonores ou « auxiliaires musicaux », en particulier pour les rythmes.

Côté formations, les musiciens de l’AACM vont du solo absolu au grand orchestre, en passant par des combinaisons inhabituelles, à l‘instar des cent soixante musiciens réunis par Braxton pour interpréter sa « Composition 82 », en 1978.

La musique selon l’AACM est une « éthique de la créativité », porteuse de « valeurs morales et culturelles ».  Elle fait, bien entendu, souvent référence à l’Afrique pour ses aspects spirituels, un goût prononcé pour l’ésotérisme, l’« Afro Black Mythology »… qui se traduit notamment dans les tenues de scène.


La conclusion revient à Pierrepont, cité par Lewis dans la postface : l’AACM est « une coopérative et un syndicat, une assemble et un rassemblement, une fraternité et une société secrète ou ouverte, un mouvement socio-musical et une école du monde. Une institution sociale alternative et un imaginaire social. »



Essai d’une densité indiscutable, La Nuée s’adresse avant tout aux jazzophiles et aux curieux désireux de découvrir un phénomène de société exceptionnel. Les objectifs de La Nuée sont clairement énoncés par l’auteur : « en quels lieux et dans quelles situations, sous quelles formes et à travers quelles transformations, sous quelles durées et en quels sens, par exemple, voilà ce que voudrait laisser entendre cette étude sur l’Association for the Advancement of Creative Musicians (AACM) ». Et force est de constater que Pierrepont atteint pleinement ses objectifs…