10 janvier 2016

Les notes de la marée de janvier



L’année commence sur les chapeaux de roue…


More Essentials – Daniel Schläppi

Le contrebassiste DanielSchläppi et le pianiste Marc Copland se sont rencontrés en 2010 et ils enregistrent Essentials en 2012. Les voilà de nouveau réunis pour More Essentials, qui sort le 12 janvier, toujours chez Catwalk, le label de Schläppi et de Tomas Sauter.

Au répertoire, cinq improvisations, « Essential 9 » à « Essential 13 », qui prolongent les huit du premier disque, « LST », signé Copland, une chanson de Joni Mitchell, « Rainy Night House », et, comme dans leur premier opus, des standards : « Blue In Green » de Bill Evans et Miles Davis, « Estate » de Bruno Martino et Bruno Brighetti, « All of Me » de Gerald Mark et Seymour Simons, « Gloria’s Step » de Scott LaFaro, « Song Fo My Father » d’Horace Silver, une reprise de « Yesterday » d‘Otto Harbach et Jerome Kern, et « My Little Suede Shoes » de Charlie Parker.

Dans les faits, le duo est plutôt un trio contrebasse – main gauche – main droite tant la musique circule de l’un à l’autre. Schläppi alterne des lignes de basse graves et charpentées, des walking entraînantes, des chorus mélodieux et puissants, des motifs slappés... Copland joue tour à tour dans une veine contemporaine, parsemée de touches lyriques et raffinées, ou mainstream, avec un swing vigoureux. « Musique de chambre contemporaine » : si More Essentials s’inscrit tout à fait dans la ligne éditoriale de Catwalk, la musique de Schläppi et Copland a quand même une forte ascendance jazz.


River Silver – Michel Benita

Michel Benita a déjà enregistré deux disques chez ECM aux côtés d’Andy Sheppard : Trio Libero en 2012 et Surrounded by Sea en 2014. C’est avec son quintet Ethics, formé en 2010, qu’il sort River Silver le 15 janvier.

Outre Benita et sa contrebasse, Ethics est constitué de Matthieu Michel au bugle, Mieko Miyazaki au koto, Eivind Aarset à la guitare et Philippe Garcia à la batterie. Benita a composé six morceaux, Miyazaki propose « Hacihi Gatsu » et Ethics reprend « Yeavering », de la joueuse de cornemuse anglaise Kathryn Tickell, et « Lykken », du compositeur et organiste norvégien Eyvind Alnæs. Un quintet multinational pour un répertoire international : la diversité semble être le maître mot de River Silver !

L’ambiance est méditative, voire planante, avec un couple synthétiseur – guitare aérien, des motifs suspendus, des mélodies éthérées et des rythmes lents et étirés. Les sonorités naturelles de la contrebasse et du koto contrastent avec celle du bugle, lointain et réverbéré, tandis que la batterie n’empiète jamais sur le discours du soliste. La musique de River Silver reste contrôlée de bout en bout, et la place centrale du bugle au milieu d’un décor minimaliste n’est pas sans rappeler Miles Davis ou… ECM !


Amorphae – Ben Monder

Membre du Paul Motian BandGarden of Eden (2006) – Ben Monder avait prévu d’enregistrer Amorphae en duo avec Motian, mais le batteur est décédé en novembre 2011, avant que le projet ne voie le jour. Le guitariste a décidé de relancer l’aventure.

En dehors de « Triffids », un duo avec Motian, Monder joue « Tendrills » et « Dinausor Skies » en solo, « Tumid Cenobit » et « Hematophagy » en duo avec Andrew Cyrille, et « Zythum » et « Gamma Crucis » en trio, avec Cyrille et le claviériste Pete Rende. Le trio interprète également « Oh, What A Beautiful Morning » de Richard Rodgers et Oscar Hammerstein II.

Les titres des morceaux sont éloquents : une plante vénéneuse imaginaire sortie d’un roman de John Wyndhams, des plantes adhérentes sans tige, des crustacés… mais aussi une bière d’orge, la troisième étoile de la Croix du sud… Monder n’a pas choisi le titre Amorphae – sans forme – au hasard !

Amorphae est placée sous le signe d’un électro sophistiqué, austère et solennel. Les accords allongés, les nappes distendues, les bourdonnements électriques, les effets dépouillés, le jeu sur les textures synthétiques… tout rappelle la science-fiction, mais aussi Terry Riley et, bien sûr, Jean-Michel Jarre.


The Bell – Ches Smith

Longtemps (et toujours) associé au groupe de pop progressive Xiu Xiu, le percussionniste Ches Smith évolue également dans la sphère Tzadik, aux côtés de Marc Ribot, Trevor Dunn, John Zorn… et Tim Berne, avec qui il a déjà enregistré trois disques chez ECM. The Bell, qui sort le 15 janvier, est le premier album sous son nom pour le label munichois.

Les huit morceaux, tous signés Smith, sont joués par le trio qu’il a monté en 2014 avec Craig Taborn et Matt Maneri, à l’occasion du New York Winter Jazzfest.

Dès le premier morceau éponyme, « The Bell », la musique flirte avec la musique contemporaine. Des ostinatos, des pédales, des interactions bruitistes et des motifs minimalistes alternent avec des phrases dissonantes. Les constructions, en contrepoint ou en parallèle, sont sophistiquées, soutenues par une batterie tendue. Le trio joue aussi sur le contraste des sonorités : un violon alto aigu et vibrant, un piano plutôt doux et une batterie organique – bois, métal et peaux. The Bell est un disque ambitieux, dans lequel Smith expose ses idées, sur des fondations contemporaines et une spontanéité héritée du jazz.


Beam Me Up – Shauli Einav

Après sept ans passés aux Etats-Unis et un diplôme de l’Eastman School of Music en poche,  Shauli Einav s’est installé à Paris en 2012. Le 19 janvier, le saxophoniste sort un quatrième disque, Beam Me Up, chez Berthold Records.
Einav joue avec en quartet, avec le pianiste Paul Lay et le contrebassiste Florent Nisse, déjà présents sur A Truth About Me (2013), et en compagnie du batteur Gautier Garrigue. Einav invite aussi le guitariste Pierre Durand pour un morceau : « 76 San Gabriel ». Les sept thèmes sont de la plume d’Einav et quatre d’entre eux sont inspirés des œuvres de Segueï Prokofiev.

Des mélodies dans l’esprit début du vingtième, mais aussi néo-bop dissonantes, soutenues par une rythmique dynamique et des chorus relevés : la musique du quartet est vivante. Einav adopte une structure thème – solo – thème et laisse de l’espace au piano ou au Fender de Lay. Le saxophoniste affiche une aisance à toute épreuve et sa sonorité moelleuse au soprano est particulièrement flatteuse, tandis que son ténor sonne presque comme un alto. Avec son jazz moderne et tendu, Beam Me Up s’inscrit dans l’air du temps.


Ronde – Surnatural Orchestra

Depuis près de quinze ans, le Surnatural Orchestra, collectif d’une petite vingtaine de musiciens férus de soundpainting, a déjà enregistré sept disques. Le 20 janvier, le Surnatural Orchestra sort Ronde chez Absilone, qu’il présente au Carreau du Temple les 20 et 21 janvier, dans le cadre de la Jazz Fabric.

Le Surnatural Orchestra c’est : Fanny Menegoz (flûtes, voix), Clea Torales (flûte), Adrien Amey (sax soprano, MS20), Baptiste Bouquin (saxes alto, soprano), Jeannot Salvatori (sax alto), Robin Fincker (sax ténor), Nicolas Stephan (sax ténor), Fabrice Theuillon (sax baryton, effets), Julien Rousseau (trompette), Antoine Berjeaut (trompette), Izidor Leitinger (trompette), François Roche-Juarez (trombone), Hanno Baumfelder (trombone), Judith Wekstein (trombone basse), Boris Boublil (claviers, piano), Laurent Géhant (sousaphone), Antonin Leymarie (batterie) et Sylvain Lemêtre (percussions).

Les sept morceaux sont signés des musiciens de l’orchestre, et Ferry Heijen – leader de la formation néerlandaise De Kift – a épaulé le Surnatural Orchestra.

Croisements de voix, contrepoints, sections à l’unisson… la musique se déchaîne dans un foisonnement parfaitement organisé. Comme dans un concerto, les solistes prennent la parole dans ce décor touffu et mettent une bonne dose d’effets dirty, bluesy ou rock, tendance Frank Zappa ou le Jaco Pastorius de Twins. Les rythmes – titre oblige – sont plutôt vifs, l’orchestre joue aussi avec le volume sonore et l’instrumentation, qui fait la part belle aux soufflants, rappelle évidemment celle des fanfares. Ronde est joyeux et sans soucis : les danses savantes du Surnatural Orchestra nous entraînent irrémédiablement.


Pocket Rhapsody – Frank Woeste

Youn Sun Nah, Médéric Collignon, Ibrahim Maalouf, Dave Douglas… la maitrise technique et musicale de Frank Woeste lui permet de jouer dans les contextes les plus variés qui soient. En 2004, Woeste enregistre en solo le premier disque sous son nom, Outward, suivi, l’année d’après par Mind At Play, en trio avec Mathias Allamane à la contrebasse et Matthieu Chazarenc à la batterie. C’est toujours avec le même trio que le pianiste sort Untold Stories en 2007. Pour W (2011), Jérôme Regard remplace Allamane à la contrebasse. Pocket Rhapsody est donc le cinquième disque de Woeste sous son nom. Il sort le 22 janvier sur le label ACT.

Le trio est désormais constitué de Ben Monder à la guitare et Justin Brown à la batterie. Sarah Nemtanu, au violon, et Grégoire Korniluk, au violoncelle, complètent la palette Le trio invitent également Nah le temps d’une chanson et Maalouf sur deux morceaux.

Les dix morceaux sont signés Woeste. Nah a écrit les paroles de la chanson « The Star Gazer », qu’elle interprète.

Que les morceaux flirtent avec du funk minimaliste, du rock progressif, de l’électro, de la musique de chambre romantique ou penchent vers la world, voire le cinéma, Woeste soigne son écriture et ses arrangements. Les mélodies sont élégantes, les contrepoints en pizzicato ou à l’archet apportent une touche raffinée, la trompette de Maalouf distille une ambiance méditative… ce qui n’empêche pas une assise rythmique solide et des développements entraînants.

Finalement Woeste a bien choisi son titre : Pocket Rhapsody colle plutôt bien à la définition que donne Jacques Siron de rapsodie : « œuvre de forme libre comprenant des épisodes contrastés, à caractère épique, coloré, virtuose… ».


Circles – Anne Paceo

Après deux disques en trio – Triphase en 2008 et Empreintes en 2010 – et Yokaï en quintet (2012), Anne Paceo enrichit sa discographie personnelle avec Circles, qui sort le 22 janvier, toujours chez Laborie Jazz.

Pour ce nouvel opus, Paceo joue en quartet, avec Emile Parisien au saxophone soprano, Leila Martial à la voix et Tony Paeleman aux claviers. Adrien Daoud participe à quelques titres, au saxophone ténor ou aux claviers. Paceo a composé les douze thèmes de Circles et leurs noms évoquent voyages et découvertes : « Toundra », « Myanmar Folk Song », « Polar Night », « Tzigane », « Moons »…

Circles suit les traces de Yokaï avec une forte composante de musique du monde – soprano moyen-oriental, vocalises africaines, mélopées asiatiques, comptine occidentale… – et une rythmique puissante et régulière qui pousse les musiciens vers l’avant. Avec sa sonorité velouté et ses développements lumineux, le saxophone soprano de Parisien met beaucoup de relief dans le discours du quartet. Evolution par rapport à Yokaï : dans Circles, la voix tient une place centrale (scat, chanson pop, rap, vocalises…). Avec Circles, Paceo poursuit un voyage musical très personnel, subtil dosage de world, folk, pop et rock, sur fonds de jazz mainstream.


Orchestique – Possible(s) Quartet

Depuis 2012, le Possible(s) Quartet régale les oreilles des auditeurs de France et de Navarre. Le Possible(s) Quartet ce sont les trompettes et bugles de Rémi Gaudillat et Fred Roudet, le trombone de Loïc Bachevillier et les clarinettes de Laurent Vichard. En 2013, le Possible(s) Quartet sort Le Chant des Possibles chez Instant Music Records et récidive le 23 janvier, avec Orchestique.

D’après le Littré (le mot n’est pas dans le Petit Larousse…), dans la Grèce Antique, l’orchestique est liée à la gymnastique, mais aussi à la danse et à la pantomime… Le Possible(s) Quartet annonce la couleur ! Les dix morceaux sont signés Gaudillat, Vichard ou Bachevillier.

La fanfare de chambre de Gaudillat confirme que quatre peuvent sonner comme douze ! Les interactions constantes et les constructions sophistiquées maintiennent en haleine du début à la fin. En l’absence de contrebasse et de batterie, les soufflants intercalent des pédales et des riffs qui remplacent la section rythmique, et assurent une pulsation énergique. Les lignes en contre-chants évoquent souvent la musique médiévale, voire baroque. Dans la continuité du Chant des Possibles, Orchestique propose une musique inventive chargée d’émotions vivifiantes.


Tilt – Joce Mienniel

Musique classique (Cabaret de Jean-François Zigel, Art Sonic), chanson française (Bombay Offshore), électro (Voltage Control Orchestra), musique du monde (Babel), jazz (ONJ, Danzas, Paris Short Stories)… Joce Mienniel n’a que faire des frontières. Il a également créé le label Drugstore Malone, sur lequel sort Tilt, le 29 janvier.

Mienniel joue de la flûte et du Korg MS20 en compagnie de Guillaume Magne à la guitare, Vincent Lafont au Fender Rhodes et Sébastien Brun à la batterie et autres traitements électroniques. Mieniel a conçu Tilt comme une suite avec son ouverture, ses trois parties qui contiennent trois mouvements chacune et son épilogue.  

La plupart des morceaux se déroulent dans un cadre dramatique marqué par des rythmes puissants et lourds, des lignes d’accords étirées et des effets électro. La flûte joue des mélodies plutôt minimalistes, qu’elle amène progressivement vers une tension intense, soutenue par un trio rythmique et harmonique touffu. Le contraste entre la sonorité acoustique de la flûte et les textures électro génère des ambiances majestueuses, quasi cinématographiques, qui rappellent parfois la musique d’Ennio Morriconne (le carillon…). Dans Tilt, Mienniel s’aventure sur les terres d’un rock électro progressif volontiers théâtral et toujours captivant.