30 mai 2015

Just In Time

Just In Time
Jean-Loup Longnon Quintet

Une fois n’est pas coutume : ce n’est pas en compagnie d’un big band que Jean-Loup Longnon sort un disque, mais en quintet, avec Pascal Gaubert au saxophone ténor, Ludovic Allainmat au piano, Fabien Marcoz à la contrebasse et Frédéric Delestré à la batterie. Même si, au fil des morceaux, le quintet fait appel à de nombreux invités, dont les chanteuses Christelle Pereira et Sibel Kose.

Just In Time a été enregistré dans les studios de l’UMJ à Paris et en concerts et son répertoire est constitué de quatorze morceaux : six compositions de Longnon, des standards du be-bop – « Night In Tunisia » de Dizzy Gillespie et « Round Midnight » de Thelonious Monk –, trois hits hard-bop – « Stable Mates » de Benny Golson (Benny Golson and The Philadelphians, 1958), « Four » d’Eddie Vinson (repris par Miles Davis dans Blue Haze, en 1956) et « High-Fly » de Randy Weston (New Faces At Newport, 1958) –, deux thèmes de comédies musicales – « Just In Time » de Jules Styne (chanté par Judy Holliday en 1956 pour la comédie Bells Are Ringing) et « Love Is Here To Stay » de George Gerswhin (à l’origine pour The Goldwyn Follies, 1938, mais révélée par An American In Paris, en 1951) – et un tube de variété : « Te pedia tou pirea » de Manos Hadjidakis (chanté en 1960 par Melina Mercouri pour le film Jamais le dimanche de Jules Dassin).

Les douze premières plages de Just In Time s’inscrivent dans une lignée bop sans faille : thème à l’unisson – solos – stop-chorus – thème (« High-Fly »), chabada pimenté de rim shot et walking (« Stable Mates »), esprit cubano-bop à la Gillespie (« Istanbounce »), vélocité (« Bo-Bun’s Groove »)… Longnon sait s’y prendre pour chauffer l’ambiance et faire bouger le public (« Just In Time », dédié à Clark Terry), faire scatter avec vivacité Pereira (« Anne Atoll », jeu de mot et morceau dédiés à Gillespie…) et Kose (« Four »), envoyer un arrangement musclé avec l’orchestre en soutien (« Night In Tunisia »), rester dans un mainstream entraînant (« Suan’s Return »), jouer de la sourdine (« Round Midnight ») et parsemer ses discours de citations. La section rythmique réagit au quart de tour du début à la fin (« Four ») et Gaubert maitrise le vocabulaire bop sur le bout des doigts (« Istanbounce »). Les deux dernières plages sont davantage binaires : « Ta pedia tou pirea » est prise dans un style « funky brésilien » dansant, tandis que « The Speech » penche vers un « rap-jazz », avec un Longnon qui scatte avec beaucoup d’humour (la succession des prénoms féminins), qui n’est pas si loin d’un Bernard Lubat ou d’un André Minvielle.

Just In Time respire la bonne humeur, un be-bop assumé, avec un plaisir décomplexé des notes et des rythmes mainstream…


These Human Beings


Le pianiste AlessandroSgobbio et le saxophoniste Emiliano Vernizzi créent le duo Pericopes en 2007. Après The Double Side chez RAM Records en 2012, puis Frames, DVD tiré d’un concert au Teatro Sociale Gualtieri et publié en 2014 chez Parma Frontière Records, le duo sort These Human Beings en mai 2015, chez Alfa Music.

Au duo s’ajoute le batteur Nick Wight, qui joue avec eux depuis le début des années deux mille. Sgobbio apporte quatre morceaux, Vernizzi cinq et Wight signe le dixième, agrémenté d’un poème.

La pochette de l’album – la photo d’un groupe de scientifiques qui assiste à l’explosion d’une bombe atomique, comme au cinéma –, aussi intrigante que le nom du duo – une péricope est l’extrait d’un texte, cohérent en lui-même –, attise la curiosité.

Les mélodies élégantes (« Path Man ») de Sgobbio sont la face lyrique de Péricope (« Lo Viatge »), tandis que celles de Vernizzi, volontiers dissonantes (« Baldwin »), en forment la face free (« Melan, Pt 1 »). Mais le trio brouille volontiers les cartes, comme dans « Baldwin » : le démarrage minimaliste et rythmique marqué par les ostinatos du piano et les phrases apaisées du ténor se tend progressivement, poussé par la batterie qui devient furieuse, puis le trio revient au minimalisme avant de repartir de plus belle sous la férule du ténor… D’ailleurs, au ténor (« Through Piat) comme au soprano (« Lo Viatge »), Vernizzi joue plutôt tendu, avec un son tranchant, une mise en place carrée et de fréquentes embardées expressionnistes (« Path Man ») avec des accents post-coltaniens (« Changing World »). Wight a un drumming dense (« Baldwin »), puissant (« Path Man ») et entraînant (« Jersey Zombies »), avec une frappe mate et sèche (« First Minute of Inception ») et une précision  efficace (« Adunata »). Sgobbio alterne des motifs rythmiques (ostinatos dans « Path Man », pédale de « Baldwin », accords de « Jersey Zombies », riff de « Lo Viatge »…), des accompagnements arpégés (« Melan, Pt. 1 »), à l’unisson (« Adunata »), en contrepoints (« Insunity ») ou minimalistes (« First Minute of Inception », thème dédié au contrebassiste et pédagogue Roberto Bonati), et des lignes dansantes (« Lo Viatge ») ou raffinées (« Path Man »).

Pericopes + 1 est bien dans son époque : These Human Beings est un cocktail plein d’imprévus, dans lequel musicalité et hardiesse se côtoient avec une homogénéité savoureuse.

Le disque

These Human Beings
Pericopes + 1
Emiliano Vernizzi (sax), Alessandro Sgobbio (p) et Nick Wight (d).
AlfaMusic Studio – AFPCD150
Sortie en février 2015

Liste des morceaux

01.  « Through Piat », Sgobbio (6:17).
02.  « Baldwin », Vernizzi (8:42).
03.  « Jersey Zombies », Vernizzi (9:07).
04.  « Lo Viatge », Sgobbio (11:08).
05.  « First Minute of Inception », Vernizzi (4:03).
06.  « Adunata », Vernizzi (1:02)
07.  « Path Man », Sgobbio (10:25).
08.  « Insunity », Sgobbio (5:17).
09.  « Melan, Pt.1 », Vernizzi (4:09).
10.  « Changing World », Wight (7:30).


27 mai 2015

Beyond The Predictable Touch

Beyond The Predictable Touch
Synaesthetic Trip02

Photographe, poète, écrivain, graphiste, peintre… et percussionniste, Edward Perraud touche à tout ce qui rime avec création artistique. Ce qui ne l’empêche pas, au passage, de créer son label, Quark Records, en 2005. Label qui compte dans ses rangs moult musiciens d’avant-garde : Jean-Luc Cappozzo, Hasse Poulsen, Thomas de Pourquery, Jean-Luc Guionnet, Jean-Pierre Drouet, Daniel Erdmann, Joe Rosenberg… Mais ce n’est « qu’en » 2011 que Perraud forme son premier groupe en leader, le quartet Synaesthetic Trip, avec Bart Maris à la trompette et au bugle, Benoit Delbecq au piano et Arnault Cuisinier à la contrebasse.

Revenons sur Synaesthetic Trip. La synesthésie, d’après le Larousse, vient du grec sunaisthêsis (sensation simultanée) et serait une « association spontanée par correspondance de sensations appartenant à des domaines différents » (par exemple : un Do rouge). Quant à trip, toujours d’après le Larousse, il vient de l’anglais trip (!) – voyage – et désigne « dans le langage des toxicomanes, [un] état hallucinatoire dû à la prise d’une drogue, en particulier de LSD ». En bref, le Synaesthetc Trip, c’est voir un Do rouge après avoir bu un rhum aguaquina… sur une plage du Venezuela.

Le premier disque, éponyme, de Synaesthetic Trip sort en 2012 ; c’est un cheval qui fait la une de la pochette. Trois ans plus tard, une nouvelle constellation est née : l’élan. La pochette de Beyond The Predictable Touch affiche la tête d’un bel original… La photo est, évidemment, signée Perraud… Au quartet habituel s’ajoutent le saxophone ténor de Daniel Erdmann et l’alto de Thomas de Pourquery. Les dix morceaux sont signés Perraud.

Avec des musiciens du calibre de ceux de Synaesthetic Trip, il fallait s’y attendre : la musique ne ronronne pas un seul instant. En dehors de « Democrazy », qui conclut l’album sur une ambiance électro-lounge légèrement incongrue, tous les autres morceaux surfent sur une base mainstream, rapidement prise de vitesse… à l’instar de « Mal pour un bien », dans lequel Delbecq mêle contemporain et stride, soutenu par les motifs profonds de Cuisinier et les ferraillements de Perraud, avant d’être rejoint par Maris, dans un registre free (mesuré). En partant de mélodies séduisantes (« Nun Kom », « Captain Universe ») ou de thèmes-riffs entraînants (« Te Koop Te Huur »), le combo s’envole dans des contrechants d’abord sages, mais qui se débrident vite (« Lascia fare mi »). Cette atmosphère foisonnante, entre tradition et free, stimulée par une structure rythmique souvent complexe (touches indiennes dans « Entrailles », alternance binaire et composée dans « Sad Time »…), n’est pas sans rappeler Rahsaan Roland Kirk ou Charles Mingus (« Te Koop Te Huur »), voire Albert Ayler quand les musiciens s’emparent d’un standard qu’ils déchirent (« My Way » dans « Captain Universe »). La musique de Beyond The Predictable Touch est à tiroirs : chaque écoute permet de découvrir une voix (« Nun Komm »), une citation (« Concerto For Cootie » dans « Mal pour un bien », « Le lac des cygnes » dans « Te Koop Te Huur », « My Way » dans « Captain Universe »…), des climats (bluesy dans « Lascia fare mi », répétitif dans « Suranné », légèrement debussyste dans « Touch », vigoureux dans « Te Koop Te Huur », majestueux comme une pavane dans « Sad Time)…

Le Synaesthetic Trip nous embarque dans un voyage bigarré et authentique ; Beyond The Predictable Touch se caractérise par une vitalité et une ingéniosité qui s’adressent autant aux sens qu’à la raison.



25 mai 2015

Papier Jungle

Papier Jungle
Matthieu Donarier Trio
Yolk – J2064

En 1999, Matthieu Donarier monte un trio avec le guitariste Manu Codjia et le batteur Joe Quitzke. Le trio privilégie la scène et sa discographie reste parcimonieuse : enregistré en studio, Optic Topic est publié en 2004 chez Yolk, mais il faut ensuite attendre 2010 pour Live Forms, disque composé à partir de différents concerts... Il n'est donc pas question de rater un nouvel opus du trio ! 

Enregistré à la suite d’une résidence à l’Estran, pendant le festival Jazz Miniatures, en juillet 2014, Papier Jungle est constitué de huit morceaux : « Bleu céleste » d’Alban Darche – co-fondateur de Yolk et infatigable animateur du jazz de l’ouest français –, « La lugubre gondolde » de Franz Liszt, « Pièce froide » d’Erik Satie et cinq compositions signées Donarier. 

Papier Jungle évoque bien sûr le papier peint ludique aux motifs animaliers criards, mais aussi Money Jungle, disque inaltérable du trio Duke EllingtonCharles MingusMax Roach. Dans tous les cas, Papier Jungle joue la carte de l’expressivité. A commencer par l’aquarelle qui orne la pochette du disque, My Trip To The Country. Birds Fly Up, œuvre de John Lurie, fondateur des Lounge Lizards et acteur fétiche de Jim Jarmush.

Les trois musiciens mêlent leurs voix dans des dialogues plein de tact, à l’instar de « Foggy She Walks », dans lequel la guitare et le saxophone se livrent à des échanges délicats, tandis que la batterie insère des rythmes entraînants et syncopés. Au fil des morceaux, Donarier, Codjia et Quitzke s'amusent à permuter les rôles : le saxophone soutient les rythmes (« The Hunt »), la batterie se fait musicale (« La lugubre gondole ») et la guitare joue les basses (« Hobo Track #3 »)… ou, dans une autre direction, le saxophone insiste sur la fragilité d’une mélodie (« Limbs »), la guitare part dans un ostinato grisant (« Foggy She Walks ») et la batterie martèle des motifs binaires (« The Hunt »). Dans le travail sur la texture (les distorsions de Codjia dans « Bleu céleste »), les mélodies dissonantes finement ciselées (« In Fine: Ashes »), les mouvements d’ensemble tendus (« La lugubre gondole »), les croisements élégants (« Pièce froide »), les interactions habiles (« Hobo Track #3 »)… l’approche du trio s'inspire de la musique contemporaine (« Pièce froide »). Cela dit, son caractère charnel la situe davantage du côté de la recherche appliquée que de la recherche fondamentale...

Comme dans Optictopic, le trio va chercher la matière première de Papier Jungle dans le jazz, le contemporain et le rock, il atteint un niveau de cohérence remarquable et réussit à créer sa musique.

18 mai 2015

Le bloc des notes : Laurent Mignard, David Torn, Gary Peacock


Duke Ellington Sacred Concert
Laurent Mignard Duke Orchestra
Juste Une Trace – AM2015002

C’est en 2003 que LaurentMignard crée le Duke Orchestra pour jouer la musique de Duke Ellington. Le 1er octobre 2014, à l’occasion du « quarantième anniversaire de l’héritage » d’Ellington, Mignard interprète des morceaux des Sacred Concerts dans l’église de La Madeleine devant près de mille deux cent personnes. La petite-fille du Duke, Mercedes Ellington, est également présente et lit des extraits de Music Is My Mistress, l’autobiographie d’Ellington. Avant « le tour des cathédrales » en juin 2015, qui conduira l’orchestre à Lille, Rennes, Toulouse, Aix-en-Provence, Lyon et Nîmes, un coffret enregistré pendant le concert de La Madeleine sort le 18 mai sur le label Juste Une Trace. Il regroupe la vidéo du concert et un CD avec des morceaux choisis.

Aux quinze membres du Duke Orchestra s’ajoutent la formation vocale Les voix en Mouvement dirigée par Michel Podolak, les chanteurs Sylvia Howard, Nicolle Rochelle et Emmanuel Pi Djob, le danseur de claquettes Fabien Ruiz et quatre chœurs amateurs de près de cent vingt voix.

Le répertoire de Duke Ellington Sacred Concert est puisé dans les trois concerts sacrés qu’Ellington a donnés en 1965, 1968 et 1973. Comme leurs noms l’indiquent, les Sacred Concert sont bien des concerts et non pas des suites, messes ou autres œuvres construites sur des mouvements consécutifs. D’ailleurs, le premier concert comporte trois reprises, dont le célèbre « Come Sunday », tiré de la suite Black, Brown and Beige (1943).

Une chose est sûre, le Duke Orchestra swingue ! Il faut dire que la section rythmique sait de quoi elle parle : à la batterie, Julie Saury est d’une régularité et d’une maîtrise infaillible, à l’instar de son solo dans « In The Beginning God » et de son chabada (« It’s Freedom ») ; avec son gros son (« Allmighty God ») et ses walkings solides (« It’s Freedom »), Bruno Rousselet maintient une pulsation vigoureuse ; quant à Philippe Milanta, il introduit la plupart des morceaux, soutient les solistes avec des motifs énergiques et son solo, dans « Meditation », est d’un lyrisme rythmique bien dans l’esprit ellingtonien. D’une manière générale les musiciens sont irréprochables : nets et précis, leurs chorus ne manquent pas de piment comme, par exemple, les envolées aigües du trompettiste Richard Blanchet (« Praise God And Dance »), les questions-réponses entre le trombone de Michaël Ballue et le saxophone de Didier Desbois (« Tell Me The Truth »), les accents bluesy du trompettiste Jérôme Etcheberry (« The Shepherd »), le solo relevé du saxophoniste Philippe Chagne (« Praise God »)… De son côté, Ruiz fait une démonstration savoureuse de claquettes dans « David Danced Before The Lord » (uniquement sur le DVD). La voix rocailleuse, la puissance et l’expressivité d’Howard apportent la touche de gospel au Duke Ellington Sacred Concert. Avec sa voix de stentor, Pi Djob passe d’une approche classique (« In The Beginning God ») à un esprit soul (le duo avec Howard dans « The Lord‘s Prayer »). C’est à Rochelle, avec sa belle voix de soprano et sa technique sûre, que revient le rôle de chanter les arias (« Praise God And Dance ») plus proche de la musique religieuse (« Heaven ») que du jazz. Les Voix en Mouvement et Rousselet dialoguent habilement dans « Almighty God » (uniquement sur le CD). Les quelques cent vingt choristes peinent à décoller, sans doute par manque de précision rythmique et d’équilibre sonore. Fort heureusement leurs parties sont courtes et réduites au minimum sur le CD.

Même s’il y a quelques passages cross-over, Duke Ellington Sacred Concert est davantage ancré dans le jazz mainstream. Avec une énergie réjouissante, Mignard mène brillamment son Duke Orchestra sur les traces du Maestro.
  


Only Sky
David Torn
ECM – 470 8869

David Torn s’est illustré au sein d’Everyman Band, groupe de jazz-fusion des années quatre-vingts, mais aussi aux côtés de Jan Garbarek (It’s OK To Listen To The Gray Voice). Il sort Only Sky, en solo.

Le guitariste a enregistré les neuf morceaux – tous de sa plume – avec ses guitares, son oud électriques et des effets dans tous les sens.  

Only Sky est construit sur des Lignes éthérées (« At Least There Was Nothing »), aériennes («  Ok, Shorty »), spatiales (« A Goddamned Specific Unbalance »), lentes (« So Much What »), parfois un peu folk, dans le style de John Abercrombie (« Spoke With Folks »)… qui évoquent souvent, non seulement des musiques de films de science-fiction (« Only Sky ») ou un minimalisme répétitif et bruitiste (« Was A Cave, There… »), mais aussi Brian Eno (« I Could Almost See The Room ») et les guitar heros (« Reaching Barely, Sparely Fraught »)… 

Only Sky va combler tous les amateurs de musique synthétique arythmique.



Now This
Gary Peacock Trio
ECM – 471 5388

Pour fêter les quatre-vingts ans et plus de cinquante ans de carrière de Gary Peacock, ECM sort Now This un album en trio enregistré en 2014 à Oslo. Ce n’est pas avec le trio auquel il a donné naissance un jour de 1977 et qui deviendra célèbre six ans plus tard sous la houlette de Keith Jarrett que Peacock joue, mais avec Marc Copland et Joey Baron.

Le répertoire de Now This est essentiellement composé de morceaux du trio : Peacock en signe sept, Copland deux et Baron un. Le trio joue également « Gloria’s Step » de Scott LaFaro.

Des mélodies élégantes (« This »), des jeux harmoniques complexes (« Vignette »), des rythmes sophistiqués sur des tempos plutôt medium lents (« Shadow ») : le trio joue une musique résolument moderne et base ses dialogues sur une écoute attentive (« Moor »). Baron passe de roulements majestueux (« Gala ») à une pulsation vigoureuse (« And Now ») et emploie souvent les balais pour répondre subtilement à ses compères (« Shadow », « Gloria’s Step »). Copland est dans un registre contemporain lyrique (« Esprit de Muse ») qui évoque parfois Paul Bley (« Gloria’s Step »), avec des incursions dans le minimalisme (« Gala »), mais aussi un sens mélodique affuté (« Gala ») et un swing solide (« Noh Blues »). Des phrases souples et élancées (« Shadow »), beaucoup d’aisance dans les ballades (« Christa »), des lignes particulièrement musicales (« Requiem »), une interaction totale avec Copland et Baron (« Moor »)… : comme avec Jarrett, et sur les traces de LaFaro, Peacock est un contrebassiste chantant.


La musique de Now This est placée sous le sceau d’un free introspectif et interactif : le trio échange ses idées avec beaucoup de finesse et une complicité évidente.

12 mai 2015

Le bloc des notes : José James, Keith Jarrett...

Au progamme ce lundi : un hommage à Lady Day de José James et la dernière Creation de Keith Jarrett...


Yesterday I Had The Blues
José James
Blue Note

José James commence à enregistrer pour Brownswood (The Dreamer en 2008, puis Blackmagic en 2010), avant de sortir No Beginning No End pour Blue Note, en 2013. Yesterday I Had The Blues est un hommage à Billie Holiday, née il y a cent ans, le sept avril 2015.

James avoue toute son admiration pour Holiday, sa « mère musicales », au point de l’écouter tous les jours (d’après un entretien pour TSF). Les neufs titres de Yesterday I Had The Blues sont emblématiques d’Holiday. Tous ses tubes y sont, sauf peut-être « Don’t Explain », « Yesterday », « My Man »…  

Yesterday I Had The Blues s’ouvre sur « Good Morning Heartache », une chanson écrite par Irene Higginbotham, Ervin Drake et Dan Fisher, qu’Holiday a enregistrée en 1946. Le standard le plus interprété de l’histoire du jazz, « Body and Soul », est également le titre d’un disque de Lady Day, sorti en 1957, avec, entre autres, Ben Webster, Barney Kessel, Jimmy Rowles…  « I Thought About You », composé en 1939 par Jimmy Van Heusen et  Johnny Mercer, figure dans le célèbre Lady Sings The Blues, publié en 1956. C’est avec Teddy Wilson et son orchestre qu’Holiday enregistre la chanson d’Harry Woods, « What A Little Moonlight Can Do », en 1935. « Tenderly » est un autre standard américain, écrit en 1946 par Walter Gross. Quant à « Lover Man », Jimmy Davis, Roger Ramirez et James Sherman l’ont créé en 1941, pour Lady Day…  S’ajoutent trois morceaux signés Holiday : « Fine And Mellow », un blues de 1939, « God Bless The child » (associé à Arthur Herzog) enregistré en 1941 pour Okeh et son titre-phare, « Strange Fruit », sur un poème d’Abel Meeropol, qu’Holiday a interprété pour la première fois en 1939, au Café Society à New York.

James est entouré d’une rythmique d’exception : Jason Moran au piano, John Pattitucci à la contrebasse et Eric Harland à la batterie. Du début à la fin, ils font tout pour mettre en valeur la voix de James et pour maintenir une pulsation salutaire, à l’instar des accents bluesy de « Fine And Mellow », « Lover Man » et « God Bless The Child ». Voix suave et velouté, timbre ténu plutôt haut perché, chant net et précis, phrasé tiré au cordeau, James possède toutes les qualités du crooner, avec une petite dose de fragilité qui rappelle parfois Chet Baker (« Body And Soul », « Tenderly »).

Yesterday I Had The Blues est un bel hommage à Lady Day : James donne des interprétations convaincantes des tubes d’Holiday et le quartet évite l’écueil de la mollesse.

  

Creation
Keith Jarrett
ECM – 472 1225

Depuis Rio, sorti en 2011, Creation est le seul disque de l’année de Keith Jarrett ; tous les autres – Sleeper, Somewhere, No End, Last Dance… – sont tirés de concerts ou d’enregistrements plus anciens. Creation reflète donc l’état d’esprit musical de Jarrett aujourd’hui.

Comme l’explique le pianiste, un concert n’est quasiment jamais parfait parce que le musicien compose avec et pour le public, d’où, le plus souvent, l’alternance de morceaux lents et rapides, majeurs et mineurs etc. sans qu’aucune réelle cohérence ne soit nécessaire. Cela dit, dans chaque concert il y a des moments de grâce. Partant de ce principe, Jarrett a fait une sélection raisonnée de morceaux extraits de concerts solos donnés de 2014. Il les a ensuite classés pour former une suite en neuf mouvements, dont la durée moyenne tourne autour de huit minutes.

Creation s’ouvre sur une improvisation jouée au Roy Thompson Hall de Toronto. Quatre mouvements sont repris de concerts donnés à Tokyo, deux au Kioi Hall et deux à l’Orchard Hall, trois d’une prestation à l’Auditorium Parco della Musica de Rome et un morceau vient d’une soirée à la Salle Pleyel, à Paris.

Dans l’ensemble, les neuf mouvements sont d’une grande cohésion, ne serait-ce que pour leur caractère méditatif, leur construction, d’une rigueur qui force l’attention, leur tension infuse et le traitement du matériau musical. C’est un versant plutôt calme, voire sombre que Jarrett expose (« Part III »), sans avoir recours aux ostinatos hypnotiques dont il a le secret, mais plutôt à l’aide d’oppositions tendues entre des notes isolées et des accords puissants, entrecoupées de motifs mélodiques (« Part VI »). Jarrett joue également sur les variations du volume sonore et l’élasticité des rythmes pour gérer la tension (« Part IX »). A côté de morceaux qui peuvent s’apparenter à de la musique contemporaine (« Part VIII »), se trouvent des plages plus lyriques (« Part I »), voire romantiques (« Part VI »), sans oublier quelques contrepoints élégants (« Part II »), un détour « debussyste » (« Part VII ») et, bien sûr, un chant aux consonances folk tout à fait « jarrettien » (« Part V »).

Toujours inventive et surprenante, la musique de Jarrett continue de d’évoluer, au rythme de son introspection. Creation n’échappe pas à cette règle : profond, apaisé, réfléchi, intime… sont les adjectifs qui viennent à l’esprit à l’écoute du disque.

10 mai 2015

You've Been Watching Me

You’ve Been Watching Me
Tim Berne’s Snakeoil
ECM – 472 2298

En plus de trente ans de carrière Tim Berne a joué avec la plupart des musiciens de l’avant-garde new-yorkaise et formé quelques groupes légendaires, dont Bloodcount avec Michael Formanek, Chris Speed et Jim Black, Big Satan avec Marc Ducret et Tom Rainey, BB&C (en concert à Sons d’hiver 2014) avec Nels Cline et Black… En 2009, Berne crée Snakeoil avec Oscar Noriega aux clarinettes, Matt Mittchel au piano et Ches Smith à la batterie. Le quartet sort un premier disque éponyme en 2012, suivi de Shadow Man, en 2013, toujours chez ECM.

Pour You’ve Been Watching Me, Snakeoil accueille le guitariste Ryan Ferreira. Les onze morceaux, tous composés par Berne, varient d’un peu moins de deux minutes pour le thème-titre à près de vingt minutes pour « A Small World In A Small Town ».

La musique Berne possède des caractéristiques qui la rendent immédiatement identifiable : des mélodies denses, tourmentées et dissonantes (« Lost In Redding »), exposées à l’unisson (« False Impressions ») ou sous forme de contrepoints (« Semi-Self Detached »), débouchent sur des échanges chambristes contemporains (« Embraceable Me »), puis des superpositions de tourneries s’amplifient et font monter la tension à son paroxysme (« False Impressions »). Pour fonctionner, c’est-à-dire éviter la cacophonie abstraite, cette approche nécessite un quintet parfaitement équilibré et une pulsation constante que Snakeoil a trouvé : une batterie puissante et touffue, mais régulière et mélodieuse ; un piano au jeu contemporain et minimaliste (pédales, ostinatos, notes isolées…) ; une clarinette aux réparties subtiles (vive dans « Lost In Redding », lointaine puis presque klezmer dans « Small World In A Small Town », mystérieuse dans « Embraceable Me ») ; une guitare aux contrechants aériens (« Lost In Redding ») ou aux lignes délicates (« You’ve Been Watching Me »), et aux accompagnements variés (bruitiste, accords dirty, nappes synthétiques…) ; un saxophone alto mélodieux (« Small World In A Small Town »), qui affectionne les boucles (« Embraceable Me ») et se plaît à transformer progressivement des phrases douces, presque fragiles, en cris aigus et tendus (« Semi-Self Detached »).

You’ve Been Watching Me est un opus typiquement « bernien », c’est-à-dire libre et sophistiqué, entre free jazz et musique contemporaine, avec une touche de rock underground. 

4 mai 2015

Crooked House

Crooked House
Hyprcub
Yolk – J2065

Alban Darche continue les déclinaisons du Cube : après le Gros et L’Orphi, voici l’Hypr… Au trio de base avec Sébastien Boisseau à la contrebasse et Christophe Lavergne à la batterie, s’ajoutent Jon Irabagon au saxophone ténor et Jozef Dumoulin aux claviers. Darche a également convié le clarinettiste et saxophoniste Sylvain Rifflet sur trois morceaux.

Crooked House compte onze titres signés Darche et sort sur l’excellent label Yolk.

Des ballades presque tranquilles (« Opium »), aux parfums mélancoliques ou latins (« Saudade »), côtoient des morceaux entraînants (« Volutes »), mais toujours relevées d'une touche d'acidité, des passages bruts et terriens (« L’enfant et le miroir ») et des dialogues tendus (« No Airbag »). Darche joue même son « Albanology » sur un tempo effréné, clin d'œil plein d'humour à Charlie Parker.

Le maître-mot de l’Hyprcub c’est interaction : les lignes touffues de la batterie (« Far West Song »), les riffs boisés de la contrebasse (« Connais-toi toi-même »), les contrepoints dissonants des saxophones (« Tears ») et les phrases nerveuses du piano (« Crooked House ») s’imbriquent dans des entrelacs sophistiqués qui donnent à Crooked House des allures de musique de chambre contemporaine. Les envolées débridées des saxophones (« Crooked House ») rappellent que le free n'est pas loin non plus et les rythmes appuyés, plein de groove (« Connais-toi toi-même »), montrent également que le quintet ne fait pas fi de la tradition.

Crooked House porte bien son nom... Non pas pour l'évocation du crime d'Aristide Leonides, mais plutôt pour la démarche musicale d'Hyprcube : s'appuyer sur des matériaux traditionnels – swing, acoustique, groove, bop... – pour construire des édifices musicaux tarabiscotés, mais tout à fait habitables. Il n'y a pas dire : Darche et ses compagnons sont des architectes et des bâtisseurs de sons particulièrement doués !

2 mai 2015

A la découverte de… Jean-Marc Larché

Que ce soit avec le Tarkovsky Quartet ou l’Yves Rousseau 4tet, Jean-Marc Larché promène ses saxophones dans des projets qui flirtent avec la musique contemporaine…

La musique

J’ai une dizaine d’années. Mes voisins sont musiciens amateurs, passionnés de jazz New-Orleans. C’est l’été, cette musique qui s’échappe par toutes les fenêtres de leur grande maison me subjugue. Attrait irrésistible qui motive notre inscription, mon frère et moi, à l’école de la fanfare municipale.

Après une année de solfège, je choisis la clarinette, mais aucune n’est libre. Mon frère, qui a découvert le saxophone sur une photo du dictionnaire, a plus de chance... Son instrument, pourtant vétuste, me séduit immédiatement. Je me mets à en jouer passionnément, du matin au soir ! Tant et si bien que lorsqu’une clarinette est enfin disponible, on conseille à mon frère de la prendre et de me laisser le saxophone…

A douze ans, je fais donc partie de la fanfare municipale de Baume les Dames et, à seize ans, je m’inscris au Conservatoire National de Région de Besançon. A vingt-et-un ans je suis admis au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris, dont je sors à deux ans plus tard ans avec un premier prix de saxophone. Parallèlement à ces études exclusivement classiques, j’ai toujours pratiqué le jazz et l’improvisation, en dehors (et quelquefois en cachette !) des institutions...

Au début je joue du jazz de façon très empirique avec mes voisins qui ont accepté le débutant que je suis. Nous jouons du New-Orleans et du middle jazz et improvisons d’oreille. En arrivant à Besançon, je rencontre le guitariste Patrice Thomas. Il m’ouvre à d’autres courants du jazz, plus modernes, et me fait partager ses connaissances harmoniques. Très vite, la pénurie de musiciens à Besançon nous a poussés vers la capitale pour monter nos premiers projets professionnels. C’est à ce moment-là que je rencontre, entre autres, les frères Méchali, Martial Solal, Michel Edelin et, un peu plus tard, François Couturier.

A cette époque, peu après le CNSM, dont l’enseignement ne m’a pas laissé que de bons souvenirs, je suis en pleine recherche d’un son et d’un phrasé délibérément opposés aux attentes du conservatoire… François me fait prendre conscience que mon expérience, assez originale pour l’époque, est bien plus une richesse qu’un fardeau et que je ne dois pas la renier. Il fut dire qu’à l’alto, je suis un peu prisonnier des modèles inaccessibles que j’ai tellement écoutés et imités. La découverte du soprano m’ouvre l’horizon et me tend une page presque vierge…

Cinq clés pour le jazz

Qu’est-ce que le jazz ? Une musique conviviale et fédératrice, une musique qui s’ouvre à toutes les musiques, se nourrit de toutes les musiques…

Pourquoi la passion du jazz ? Parce que le jazz est multiple et protéiforme.

Où écouter du jazz ? Ecoute-le les yeux fermés, sans rien faire d’autre... À la maison ou en concert, ce qui compte, c’est la disponibilité, la concentration et / ou l’abandon. Peu de gens écoutent vraiment…

Comment découvrir le jazz ? Se laisser guider par un(e) passionné(e) généreux(se) qui a l’esprit ouvert…

Une anecdote autour du jazz ? Après avoir terminé sa première méthode de saxophone, faute d’avoir une autre, Charlie Parker la rejoue… à l’envers !

Le portrait chinois

Si j’étais un animal, je serais un âne : curieux et réfléchi, attentif et décidé, attachant et fiable…
Si j’étais une fleur, je serais trop éphémère…
Si j’étais un fruit, je serais de mon verger : une pomme de variété « grougnot », délicieuse et peu sensible aux maladies – rustique et sophistiquée – et de très bonne conservation !
Si j’étais une boisson, je serais forte et qui se bonifie avec le temps : un alcool de prune (distillation maison !).
Si j’étais un plat, je serais typé, régional ou exotique (ce qui revient au même).
Si j’étais une lettre, je serais A comme Anne ou, encore, Âne…
Si j’étais un mot, je serais silence pour sa sonorité et pour ce qu’il représente : un écrin rare et précieux qui rend possible la musique…
Si j’étais un chiffre, je serais plutôt un nombre : 1,618, le nombre d’or. Un nombre irrationnel pour une proportion idéal…
Si j’étais une couleur, je serais terre de sienne : j’adore la toscane !,
Si j’étais une note, je serais haut perchée, donc, plutôt aigu…

Les bonheurs et regrets musicaux

Que du bonheur : Music For A While, enregistré pour Emouvance, avec François Couturier et Jean-Louis Matinier.



Sur l’île déserte…

Quels disques ? Les Cantates pour alto de Jean-Sébastien Bach par Andreas Scholl et Philippe Herreweghe, les Psaumes pour la repentance d’Alfred Schnittke par Tonu Kaljuste et You Must Believe In Spring de Bill Evans… Que des chanteurs !

Quels livres ?  Prodige de Nancy Huston.

Quelles peintures ? Marc Chagall.

Quels loisirs ? Des loisirs manuels, comme le saxophone, mais pas volatil comme la musique ! Des loisirs concrets, palpables, durables (c’est mon côté terrien) : la menuiserie, l’agriculture, la restauration de ma maison…

Les projets

Il y a d’abord un nouveau trio avec Edouard Ferlet et Kevin Seddiki. Ensuite, D’amour et de Folie, un projet très excitant d’Yves Rousseau pour saxophone soprano et chœur mixte, avec Microkosmos dirigé par Loïc Pierre. Et puis, un troisième opus du Tarkovsky Quartet avec mon ami François Couturier.

Trois vœux…

1.    Egoïstement : que le privilège de vivre de si précieux instants avec mes amis musiciens me soit donné pour longtemps.

2.    Plus généreusement : qu’il soit donné au plus grand nombre de gouter les délicieux bienfaits que procure la musique…

3.    Et d’avantage de musique pour un monde meilleur !







1 mai 2015

Spring Rain

Spring Rain
Samuel Blaser Quartet
Whirlwind – WR4670

Samuel Blaser ne chôme pas : Spring Rain est le douzième disque sous son nom en sept ans ! Et le tromboniste de multiplier les combinaisons : le solo (Solo Bone – 2009 – Slam Productions), les duos avec Malcolm Braff (Yay – 2008 – Fresh Sound New Talent) ou Pierre Favre (Vol à voile – 2010 – Intakt Records), le trio avec Benoît Delbecq et Gerry Hemingway (Fourth Landscape – 2013 – Nuscope Recordings), le quintet codirigé avec Michael Bates (One From None – 2012 – Fresh Sound New Talent) et les quartets, qui restent sa configuration favorite. 

Avant que le piano de Russ Lossing ne fasse irruption dans le quartet, c’est la guitare qui complétait le trio trombone – contrebasse – batterie, avec d’abord Scott DuBois, Thomas Morgan à la contrebasse et Gerald Cleaver à la batterie (7th Heaven – 2008 – Between The Lines), ensuite Todd Neufeld, Morgan et Tyshawn Sorey (Pieces Of Old Sky – 2009 – Clean Feed), puis Marc Ducret, Baenz Oester et Cleaver (Boundless en 2011 et At The Sea en 22012, chez Hatology). En parallèle, Blaser codirige avec Paul Motian un quartet, complété par Lossing et Morgan, pour revisiter le répertoire italien du dix-septième siècle (Consort In Motion – 2011 – Kind of Blue Records). Après le décès du batteur, en novembre 2011, Consort In Motion poursuit sa route et remonte au quatorzième siècle, avec la musique de Guilaume de Machaut (A Mirror To Machaut – 2013 – Songlines Recordings), mais en quintet : Joachim Badenhorst aux saxophones et clarinettes, Lossing aux claviers, Drew Gress à la contrebasse et Hemingway aux percussions.

Pour Spring Rain, Blaser s’entoure de Lossing, Gress et Cleaver. Le disque sort chez Whirlwind, label indépendant anglais monté en 2010 par le bassiste américain Michael Janisch.

Six des douze morceaux ont été écrits par Blaser. « Cry Want », « Scootin’ About » et « Trudgin’ » sont des thèmes de Jimmy Giuffre, « Temporarily » et « Jesus Maria » ont été composés par Carla Bley et «  Umbra » est co-signé Blaser et Lossing.

D’un dialogue minimaliste dans une veine musique contemporaine (« Cry Want ») à un échange de contrepoints énergiques et rebondissant (« Scootin’ About »), il est clair que Blaser et Lossing sont sur la même longueur d’onde. Fidèle à la tradition, Blaser utilise la panoplie des effets expressifs du trombone : growl, glissandos, notes doublées par la voix, grondements… (« Trippin’ »). Son jeu, entre jazz (« The First Snow ») et musique contemporaine (« Spring Rain ») s’inscrit dans la lignée de celui d’Albert Mangelsdorff, auquel il rend hommage avec « Missing Mark Suetterlyn » (titre inspiré des « Introducing Marc Suetterlyn » et « Marc Suetterlyn’s Boogie » de Mangelsdorff). Cette filiation est encore plus flagrante dans les solos a capella : les questions – réponses de « Trippin’ », parsemée d’humour et d’accents bluesy, opposent une sonorité éclatante et droite à un son dirty, le tout sur un rythme prenant. Dans Spring Rain, Lossing privilégie le piano, mais joue également avec ses claviers pour raidir l’atmosphère (« The First Snow ») ou, au contraire, l’adoucir, avec un timbre de vibraphone (« Trudgin’ »). Qu’il soit cristallin (« Missing Mark Suetterlyn »), monkien (« Temporarily »), dans les cordes (« Umbra »), minimaliste (« Trudgin’ »)… Lossing tend également vers la musique contemporaine. Avec Gress et Cleaver, Blaser a trouvé une paire rythmique, mélodieuse et entraînante, qui sert au mieux sa musique : beau son boisé (« Missing Mark Suetterlyn »), lignes profondes (« Trudgin’ »), ostinatos à l’archet (« Spring Rain ») et souplesse à toute épreuve (« Temporarily ») pour Gress ; foisonnement (« Missing Mark Suetterlyn »), crépitements (« Counterparts »), vitalité (« The First Snow ») et délicatesse aux balais (« Jesus Maria ») pour Cleaver.

Avec Spring Rain, Blaser reste dans une logique de musique à la croisée du jazz et de la musique contemporaine, inventive, et qui place clairement des jalons pour l’avenir…