30 avril 2015

Le bloc des notes : Elina Duni, Andy Sheppard

Dallëndyshe
Elina Duni Quartet
ECM – 470 9282

La chanteuse suisse d’origine albanaise Elina Duni crée son quartet en 2005, avec Colin Vallon au piano, Patrice Moret à la contrebasse (qui a remplacé Lukas Traxel) et Norbert Pfammatter à la batterie. L’Elina Duni Quartet sort Baresha (2008) et Lume Lume (2010) chez Meta Records, puis Matanë Malit (2012) et Dallëndyshe chez ECM.

Dans Dallëndyshe, Duni continue sa relecture du répertoire traditionnel avec douze chansons tirées du folklore albanais, mais aussi de la diaspora albanaise avec des chants arbëresh d’Italie et arvanites de Grèce, ainsi qu’un titre signé Isak Muçolli.

Les chansons folkloriques (« Bukuroshe »), rythmées (« Ti ri ti ti klarinatë ») et teintées d’accents moyen-orientaux (« Ylberin ») ou de glissando (« Kur të pash+e »), apportent une touche de couleur dans l’atmosphère plutôt sombre de Dallëndyshe – il est vrai que l’exil, thème du disque, se prête davantage au drame qu’au comique... Timbre velouté (« Delja rude ») et doux (« Dallëndyshe »), parfois aérien (« Sytë »), avec les intonations si typiques de la musique des balkans (« Unë në kodër, ti në kodër »), la voix de Duni est incontestablement séduisante. Réfléchie et profonde, elle évoque des chants religieux (« Dallëndyshe »),  des incantations (« Nënë moj »), des berceuse (« Unë do të vete »)… Le jeu de piano lyrique (« Delja rude ») et fringant (« Fellënza ») de Vallon met d’autant plus en relief le chant de Duni, qu’il sait glisser avec habileté des effets rythmiques – ostinato dans « Sytë », ligne minimaliste dans « Ylberin », contre-chants dans « Bukuroshe » – et sonores – piano préparé (« Unë në kodër, ti në kodër »), jeu dans les cordes (« Nënë moj »)… Quant à Moret et Pfammatter, ils forment une section rythmique élégante (« Unë do të vete ») et discrète (« Sytë »), souple (« Fellënza ») ou emphatique (« Kur të pashë »), mais toujours subtile, à l’instar de la pédale de contrebasse dans « Kur të pashë » et des contrepoints rythmiques de la batterie de « Taksirat ».

L’Elina Duni Quartet poursuit son exploration du folklore albanais sous le prisme d’un jazz world raffiné.


Surrounded by Sea
Andy Sheppard Quartet
ECM – 471 4273


En 2008 Andy Sheppard monte le Trio Libero en compagnie de Michel Benita à la contrebasse et Sebastian Rochford à la batterie. Ils sortent un album éponyme en 2011. Pour Surrounded By Sea, leur deuxième opus, toujours chez ECM, Sheppard invite le guitariste Eivind Aarset (déà présent sur Movements In Colour) et transforme ainsi le trio en quartet.

Le canevas de Surrounded By Sea est une chanson traditionnelle gaélique, « Aoidh, Na Dean Cadal Idir, Part I », dont le quartet donne trois interprétations. « I Want To Vanish » d’Elvis Costello figure également au répertoire. Par ailleurs Sheppard propose cinq morceaux, Benita apporte « A Letter », ils co signent « Tipping Point » et Rochford a composé « They Aren’t Perfect And Neither Am I ».

La sonorité profonde et douce de Sheppard au saxophone ténor sert à merveille les chants langoureux (« Tipping Point »), intimes (« Aoidh, Na Dean Cadal Idir, Part I ») ou dissonants (« Looking For Ornette », hommage à Ornette Coleman), et un zeste de réverbération souligne délicatement les lignes mélodiques (« They Aren’t Perfect And Neither Am I »). Même constat quand Sheppard passe au soprano : son timbre soyeux et élégant met en relief les ballades (« I Want To Vanish »), les morceaux paisibles (« A Letter ») et autres thèmes aériens (« Aoidh, Na Dean Cadal Idir, Part I »). Les mouvements d’ensemble majestueux (« I See Your Eyes Before Me »), les mélodies incantatoires (« Origin Of Species ») et les ambiances solennelles (« Tipping Point ») rappellent l’esprit de Charles Lloyd. Benita adapte son jeu à cette atmosphère méditative : lignes minimalistes (« Medication »), motifs agiles et sinueux (« Origin Of Spieces »), phrases mélodieuses (« A Letter »), riffs à l’archet (« Aoidh, Na Dean Cadal Idir, Part II »), contrechants raffinés (« The Impossibility Of Silence »)… Rochford joue avec une légèreté, souvent foisonnante («  Looking For Ornette »), mais toujours entraînante (comme les shuffle de « Medication »). Les interactions entre Sheppard, Benita et Rochford sont fignolées, à l’instar du trilogue de « I See Your Eyes Before Me ». La guitare d’Aarset est constamment en arrière-plan avec des accords et des notes tenues lointains (« Tipping Point »), un peu comme les nappes de sons d’un synthétiseur (« Origin Of Species »).

Surrounded by Sea est un disque mélodieux, calme, sophistiqué… dans lequel Sheppard et ses compagnons s’intéressent davantage à la cohérence des décors qu’à la mise en avant des acteurs. 

Le bloc des notes : Musica Nuda, Snarky Puppy

Little Wonder
Musica Nuda
Warner Music - 5054196582920

Une voix et une contrebasse : l’exercice est osé, mais c’est le pari de Musica Nuda. Petra Magoni vient de la musique classique ancienne et Ferruccio Spinetti a fait ses classes dans le jazz. En 2003, ils créent Musica Nuda et l’année suivante ils enregistrent un disque éponyme. Suivent Musica nuda 2 (2006), Quam Dilecta (2006), Live à Fip (2007), 55/21 (2008), Complici (2011), Banda Larga (2013), Live at Tirana (2013)… et Little Wonder en 2015 !

Comme dans la plupart des autres disques de Musica Nuda, le répertoire de Little Wonder est constitué de reprises. Le duo interprète des tubes rock (« Practical Arrangement », Sting, The Last Ship, 2013), soul (« Ain’t No Sunshine » de Bill Withers, 1971) et reggae (« Is This Love » de Bob Marley, Kaya, 1978). Ils reprennent aussi des chansons italiennes : « Un vecchio errore » de Paolo Conte, « Sei forte papà » de Stefano Jurgens et Bruno Zambrini (1976), et « Io sono metà », un titre signé Magioni, Spinetti et Gino De Crescenzo, composé pour Musica nuda 2. Au programme également, une valse de Vladimir Vyssotski, « Kholoda », et une samba de Chico Buarque, « Far niente » (1968). La chanson française n’est pas oubliée non plus avec « Quand il est mort le poète » de Gilbert Bécaud (1965), « Tout s’arrange quand on s’aime » de Romuald (1965) et « La vie en rose » d’Edith Piaf et de Louis Guglielmi (1947).

Malgré l’absence d’orchestre et de section rythmique, Musica Nuda donne du corps aux morceaux en s’appuyant sur la diversité des lignes de Spinetti et la mobilité de la voix de Magioni. La chanteuse utilise divers effets : échos (« Is This Love »), boucles (« Io sono metà »), répétitions (« Al Freddo Al Freddo »), chœurs (« Tout s’arrange quand on s’aime »)… La voix navigue avec beaucoup d’aisance d’un intervalle à l’autre, joue avec les vocalises («  Ain’t No Sunshine »), le souffle (« Practical Arrangement ») et le rythme (« Io sono metà »). Le  timbre velouté, chaud et sensuel de Magioni donne du relief aux chansons (« Un vecchio errore ») et son accent italien prononcé est charmant quand elle chante en français (« Quand il est mort le poète »). Spinetti possède un très beau son de contrebasse, profond et boisé. (« Qaund il est mort le poète »). Lui-aussi rajoute quelques effets comme le doublement du motif en pizzicato par une ligne à l’archet (« Al Freddo Al Freddo ») ou les boucles de « Io sono metà », parallèles à celles de Magioni . Spinetti swingue efficacement (« Is This Love »), même quand il est minimaliste (« Practical Arrangement ») ou qu’il joue des riffs légers (« Sei forte papà »). Dans « Far Nente », Nicola Stilo accompagne Music Nuda à la flûte et à la guitare et renforce le caractère brésilien de la chanson.

Comme son nom l’indique, Musica Nuda met à nu des tubes et les convertit en chansons à texte de café-théâtre, intimes et jazzy.


Sylva
Snarky Puppy & Metropole Orkest
Impulse!

Depuis sa création en 2004, par le bassiste Michael League, Snarky Puppy sort quasiment un disque par an. Snarky Puppy est un big-band de douze musiciens. Dans Sylva, Snarky Puppy invite le Metropole Orkest et ses cinquante-deux musiciens dirigés par Jules Buckley.

League signe les six morceaux, tous simples et mélodieux (« Sintra »). Les arrangements basés sur des unissons massifs et très construits (« The Clearing ») sonnent comme des musiques de film (« Gretel ») avec parfois une impression de collage quand les morceaux changent d’ambiance (« The Curtain »). La rythmique, d’une régularité imperturbable (« Sintra »), est sourde et entraînante (« Fight »), souvent binaire (« The Curtain »), dans un mode funky (« The Clearing »). Les chorus sont soignés : saxophone ténor, Fender Rhodes et orgue Hammond soul vintage (« Fight »), guitar hero (« Atchafalaya »), bugle néo-bop (« The Curtain »), piano romantique (« The Curtain »)… Dans l’ensemble la prise de son, léchée, alterne studio et concert avec quelques raccords surprenants (« Atchafalaya », « The Clearing »).

Dans Sylva, Snarky Puppy propose une musique entre fusion et muzak, avec une touche funky dansante.

22 avril 2015

Le bloc des notes : Roberto Fonseca, Kyle Eastwood

At Home
Fatoumata Diawara & Roberto Fonseca
Jazz Village – JV9570080

En 2011, pour l’album Yo, Roberto Fonseca invite Fatoumata Diawara à chanter « Bibisa », une composition du musicien malien Baba Sissoko. De cette expérience naît le projet d’un duo autour d’un répertoire ad hoc. C’est à Marciac, en août 2014, que Diawara et Fonseca enregistrent At Home pour Jazz Village.

Le quintet qui accompagne Diawara et Fonseca est constitué de deux « fidèles » du pianiste, déjà présents sur Yo : le percussionniste Joel Hierrezuelo et le batteur Ramsés Rodriguez. La basse est confiée à Yandy Martínez, Sekou Bah est à la guitare électrique et Drissa Sibide au n’goni. L’instrumentation donne des indices sur la teneur de la musique de At Home… Diawara propose trois morceaux, Fonseca deux, et « Real Family » est co-signé.

Avec ses rythmes luxuriants, énergiques et entraînants, et ses traits de piano fulgurants, « Sowa » annonce la couleur : At Home est placé sous le signe de la danse ! Le public a d’ailleurs l’air d’apprécier : applaudissements nourris et cris d’encouragement escortent le septet de bout en bout. Il faut dire aussi que Diawara exhorte les spectateurs à frapper dans les mains (« Clandestin ») et que Fonseca fait tout ce qu’il faut pour chauffer la salle (« Connection »). Le quintet rythmique joue un rôle clé dans la dynamique de At Home : riffs croisés dans tous les sens  (« Clandestin », clave et congas latines (« Connection »), foisonnement accentué par les phrases nerveuses du piano (« Yemaya »), ambiance world vigoureuse (« Neboufo »). Diawara chante en bambara avec une mise en place souple et efficace (« Clandestin »), une voix chatoyante et chaude. Couplets répétés (« Sowa »), récitatifs (« Real Family »), youyous (« Clandestin »), exclamations (« Yemaya »), conte (« Real Family », récit de sa fuite du Mali vers la France pour éviter un mariage forcé), vocalises expressives (« Neboufo »)… tout rappelle l’Afrique. Le jeu de Fonseca est flamboyant : lignes arpégées supersoniques, suites d’accords puissants, phrase dédoublées à l’unisson dans le plus pur style latino (« Neboufo »), questions-réponses véloces (« Connection »)… Ses solos sont un mélange de virtuosité classique, de lyrisme (le duo avec Diawara dans « Real Family ») et d’aisance rythmique. Fonseca passe de la descarga (« Yemaya ») à l’Orient (« Real Family »), sur fond d’Afrique.

At Home respire une joie de vivre et un plaisir des rythmes ensorcelants…
  

Time Pieces
Kyle Eastwood
Jazz Village – JV9570034

En 1998, Kyle Eastwood enregistre son premier disque, From There to HereVingt-cinq ans plus tard, voici son septième opus : Time Pieces, qui sort chez Jazz Village.

Depuis le début des années 2010, Eastwood joue avec un quartet composé de Brandon Allen aux saxophones ténor et soprano, Quentin Collins à la trompette et au bugle, Andrew McCormack au piano et Ernesto Simpson à la batterie. Sorti en 2013, The View from Here est leur premier enregistrement.

Huit des dix morceaux sont signés Eastwood, dont une reprise de « Letters From Iwo Jima » tirée de la musique du film éponyme de Clint Eastwood (2006), « Peace For Silver », un hommage à Horace Silver, « Bullet Train », clin d’œil au « Blue Train » de John Coltrane, deux tributs à l’alcool, « Caipirinha » et « Prosecco Smile »… Le quintet joue aussi « Dolphin Dance » d’Herbie Hancock (Maiden Voyage – 1965) et « Blowin’ The Blues Away » d’Horace Silver (disque éponyme – 1959).

La plupart des morceaux suivent a structure type du bop : énoncé du thème à l’unisson, succession de chorus et reprise du thème à l’unisson. Les compositions d’Eastwood sont des mélodies élégantes (« Vista »), voire nostalgiques (« Letters from Iwo Jema »), souvent écrites sous forme de motifs courts (« Caipirinha », « Peace For Silver »), mais aussi parfois dissonantes (« Incantation »). Allen, Collins et McCormack connaissent leur hard bop sur le bout des doigts : solos nerveux néo-bop au saxophone ténor (« Incantation ») et piquant au soprano (« Bullet Train ») ; bugle habile (« Dolphin Dance ») ou soyeux (« Nostalgique ») et trompette inventive (« Prosecco Smile ») ; piano plein de swing (« Caipirinha »), en trumpet style (« Blowin’ The Blues Away ») ou en série d’accords funky (« Peace For Silver »), mais aussi lyrique (« Vista »)… Comme à la « grande » époque Blue Note, les riffs des soufflants accompagnent les solistes (« Prosecco Smile », « Caipirinha ») et leurs dialogues servent de trampoline aux stop-chorus de la batterie (« Bullet Train »)... Simpson joue dense et mat (« Dolphin Danse »), croise les rythmes (« Caipirinha »), glisse des chabada bien emmenés (« Blowin’ The Blues Away »)… Sa présence solide maintient ses compères en éveil (« Prosecco Smile »). Tour à tour groovy (« Caipirinha »), mélodieux (« Dolphin Dance »), véloce (« Blowin’ The Blues Away »), mélancolique (« Nostalgique », en duo avec le piano), hypnotique (« Incantation »), entraînant (la walking de « Bullet Train »)… Le quintet passe d’une ambiance dansantes caribéenne (« Caipirinha ») à du hard bop typique (« Blowin’ The Blues Away », « Bullet Train ») en faisant un crochet par du boogaloo (« Prosecco Smile »), du funk (« Peace For Silver »), de la ballade (« Vista », « Letters From Iwo Jima »), du romantisme (« Nostalgique »)…

Time Pieces confirme que la voie qu’Eastwood avait ouverte dans The View from Here est la sienne : un néo-hard-bop dynamique pimenté de funk.

15 avril 2015

Seldom

Seldom
Alessandro Lanzoni Trio
CamJazz – CAMJ 7881-2

Alessandro Lanzoni s’est d’abord illustré, entre autres, avec Roberto Gatto, Lee Konitz ou Aldo Romano avant d’enregistrer en 2013, Dark Flavour, en trio avec Matteo Bortone à la contrebasse et Enrico Morello à la batterie. Deux ans après, le pianiste récidive avec le même trio, augmenté du trompettiste Ralph Alessi et sort Seldom, toujours sur le label italien Cam Jazz.

En plus de trois duos improvisés avec Alessi, Seldom est constitué de cinq morceaux de Lanzoni et d’un thème signé Bortone.

Le trio se connaît sur le bout des notes – leurs interactions sont affranchies de tout carcan (« Tri-angle ») – et la trompette d’Alessi nage comme un poisson dans l’eau dans cette ambiance décomplexée (« Yuca »). La sonorité brillante, légèrement réverbérée, du trompettiste renforce l’impact de ses longues phrases ondoyantes (« Wine And Blood »). Dans les duos avec Lanzoni, les lignes élégantes d’Alessi se détachent sur les accords contemporains sobres du pianiste (« Horizonte »), virent au dialogue « monkien » (« Blue Tale ») ou se lancent dans des questions-réponses mélodico-rythmiques vives (« Maleta »). Une main gauche rythmique impressionnante (« Composition ») et une main droite qui alterne musique contemporaine (« Big Band »), mélodie empreinte de lyrisme (« Wine And Blood ») et swing puissant (« Yuca ») : le jeu – virtuose – de Lanzoni se caractérise par une énergie importante, des idées foisonnantes ((il y a d’ailleurs plusieurs tableaux par morceau, comme dans « Big Band ») et une écoute attentive de ses pairs (« Tri-angle »). Avec sa sonorité boisée agréable, Bortone fait chanter sa contrebasse en souplesse (« Wine And Blood ») et le quartet peut compter sur sa présence efficace (« Yuca », riff dansant de « Zapoteca »). Touffu et tendu (« Composition »), luxuriant et swinguant (« Yuca »)  ou léger et musical (« Tri-angle »), le drumming moderne de Morello complète parfaitement celui de Bortone (« Zapoteca »).


Seldom regorge d’idées et Lanzoni et son quartet réussissent le pari de les organiser avec cohérence et, surtout, un sens du rythme réjouissant.

13 avril 2015

Le bloc des notes : Véronique Hermann Sambin, Charles Lloyd

Une nouvelle semaine commence, avec son lots de sorties...


Basalte
Véonique Hermann Sambin
Jazz Family – JF003

Trois ans après RòzJériko, Véronique Hermann Sambin revient sur disque avec Basalte, qui sort sur le récent label Jazz Family, créé en octobre 2014 par Yann Martin et Camille Dal'zovo.
  
Côté répertoire, Hermann Sambin a composé dix titres sur douze, dont une reprise de « Ròz Jériko », tiré l’album éponyme. Elle a également mis en musique « Love After Love », poème de Derek Walcott, et mis des paroles sur « The Sidewinder » de Lee Morgan (1963) dans « Pwomes ».

A l’exception de Xavier Richardeau, toujours impliqué dans les arrangements, le quintet qui accompagne Hermann Sambin a été renouvelé depuis Ròz Jériko : Frédéric Nardin est aux claviers et participe aussi aux arrangements, Samuel Hubert à la contrebasse, Romain Sarron à la batterie et Inor Sotolongo aux percussions. A noter également la présence d’un quatuor à cordes dans « Ròz Jériko », alors qu’Hermann Sambin l’interprètait plus sobrement, en duo avec Alain Jean-Marie au piano, dans son précédent disque.

Tout au long de Basalte la section rythmique est entraînante : le drumming de Sarron est agile et léger (« Pase lanmod »), les percussions de Sotolongo apportent la touche dansante des Caraïbes (« Jwe »), Hubert possède un gros son boisé (« Love After Love ») et un groove imposant (« Si pati »), quant à Nardin, il passe des Caraïbes (« Annou ») ou autres motifs cadencés (« Militanto »), à des lignes tranquilles (« Jwe »), avec toujours beaucoup d’efficacité (« Militanto »). Richardeau déroule des belles phrases à la clarinette (« Le pas »), sans jamais se départir d’un swing vigoureux (accentué dans « Repase » par un chabada et une walking qui pulsent) et se montre toujours pertinent dans ses interventions (au saxophone dans « Annou », à la clarinette dans « Glas la »…). La voix veloutée d’Hermann Sambin – onctuosité accentuée par la douceur du créole (« Pase lanmod ») – s’unit avec élégance à la clarinette (« Glas la »), penche vers un funk élégant (« Pwomes »), suit les autres instruments à l’unisson (« Le pas », « Militanto »), chante un blues convaincant (« Si pati »), est agréablement mélodieuse (« Love After Love », « Pase lanmod »)… Le tout sur des arrangements soignés et une section rythmique fringante.

Avec plus d’interactions entre la voix et les instruments et d’espaces laissés aux solistes, Basalte s’aventure davantage dans les territoires du jazz que ne le faisait Ròz Jériko.


 Wild Man Dance
Charles Lloyd
Blue Note

Enregistré le 24 novembre 2013 en concert, lors de sa création pour le festival Jazztopad à Wroclaw, en Pologne, la suite Wild Man Dance sort chez Blue Note, trente ans après One Night With Blue Note vol 4, disque que Charles Lloyd avait gravé avec Michel Petrucciani, Cecil McBee et Jack DeJohnette

La section rythmique « habituelle » de Lloyd – Jason Moran, Reuben Rogers et Eric Harland –  laisse sa place à Gerald Clayton, Joe Sanders et Gerald Cleaver. Sokratis Sinopoulos, déjà présent sur Athens Concert (2011), joue de la lyre grecque et Miklós Lukács est au cymbalum.

Les six mouvements de la suite s’enchaînent quasiment sans interruption, si ce n’est les applaudissements. Wild Man Dance est typiquement « Lloydien » : vigueur, densité et majesté de la section rythmique, touche world avec la lyre et le cymbalum, puissance et lyrisme du saxophone. Il n’y pas de thème à proprement parler, mais plutôt des développements mélodiques et rythmiques continus, tour à tour méditatifs (« Flying Over The Odra Valley »), nostalgiques (« Lark »), mystérieux (« Invitation »)… Clayton, Sanders et Cleaver mettent une pression énorme, basée sur une contrebasse grave et mélodieuse (« River »), une batterie touffue (« Gardiner ») et un piano résolument moderne avec ses clusters, crépitements, phrasé tendu (« Flying Over The Odra Valley »). Le trio piano – contrebasse – batterie se montre également d’une efficacité redoutable quand il s’agit e swinguer (« Lark ») ou de mettre du groove (« River »). La sonorité argentine du cymbalum donne un côté mystique à « Flying Over The Odra Valley » et s’apparente à un xylophone, entre mélodie et rythme, dans « River » et « Wild Man Dance ». Le son étiré et fragile de la lyre contribue à l’atmosphère mélancolique de « Lark » et la tournerie de « Wild Man Dance » apporte un zeste de folklore. Le jeu de Lloyd est à la fois mélodieux et nerveux (« Gardiner »), s’appuie sur un son ample (« Flying Over The Odra Valley ») et ses variations sont passionnées, libres et captivantes (« Lark »)…

Dans la lignée de Lift Every Voice, avec ses ambiances profondes et envoutantes Wild Man Dance est un disque émouvant. 

11 avril 2015

Printemps & Spring Roll

Spring Roll
Printemps
Sylvaine Hélary
Ayler Records – AYLCD 144-145

Sylvaine Hélary fait incontestablement partie des artistes d’avant-garde. Avec La Société des Arpenteurs de Denis Colin, le Surnatural Orchestra, Flute Fever de Michel Edelin, les Voix Croisées de Didier Levallet… et ses propres formations, comme le SHT avec Antonin Rayon et Emmanuel Scarpa (Opaque – 2010), la flûtiste, vocaliste, bassiste… n’a de cesse d’explorer de nouveaux territoires.

Chez Ayler Records, la musicienne sort un double album qui regroupe le projet Printemps, créé à l’Atelier du Plateau en décembre 2011, et Spring Roll, monté en 2014. Le quartet d’Hélary est composé de Rayon au piano et synthétiseur, Hughes Mayot aux saxophones et clarinettes et Sylvain Lemêtre au vibraphone et percussions. Dans Printemps, la flûtiste invite également Julien Boudart au Korg ms-20 et Aalam Wassef et Xavier Papaïs aux voix. Dans Spring Roll, ce sont les voix de Yumiko Nakamura et Jean Chaize qui se joignent au quartet.

Printemps

Les quinze morceaux de Printemps – tous d’Hélary, sauf les trois « lieux communs », signés Rayon – font référence au printemps arabe en Egypte (« Ouverture »). La suite commence par un bref appel téléphonique sur un fonds sonore indistinct (« Appel au Caire »). Suit  une sorte de gamelan que des bribes de liaisons téléphoniques, moteurs et autres bruits divers… viennent perturber (« Pas de crépuscule »). Les quatre « Rondes » (en incluant la « Ronde Michelson ») sont des comptines sautillantes (« Ronde 1 » et « Ronde 2 »), avec clochettes, flûtes et clavier (« Ronde Michelson »), ou une tournerie (« Ronde 4 ») au piano et marimba (?). Dans « Les lieux communs » I et II, le récit sur la révolution égyptienne se superpose d’abord sur des sonnailles, puis sur un duo délicat entre Hélary et Mayot. Le quartet n’hésite pas à jouer la carte du réalisme : dans « La production du milieu » le synthétiseur émet des sons qui évoquent des tirs, des explosions, des machines... comme sur la place Tahrir ; le coup de téléphone et les bruits de fonds (« Dans le taxi ») transportent l’auditeur près du Palais Présidentiel, à Héliopolis, sur la route de l’aéroport ; le texte historique sur « La révolte des puritains d’Ecosse » est récité sur fonds de feu de cheminée et d’orgue d’église… Bruitisme minimaliste (« Le désert blanc sale dure assez »), pédale et ostinato (« La danse de l’horloge »), dialogues entrelacés (« Les lieux Communs III ») ou dissonants (« La danse de l’horloge »), textes décalés (« Grand écart »)… Printemps tient autant de la musique  contemporaine que des musiques improvisées et, en l’absence des artistes sur scène, la musique fait souvent penser à une bande-son sans image.

Spring Roll

Si Printemps fait la part belle à la narration, Spring Roll se concentre sur les instruments. Seuls trois textes viennent émailler les mélodies : dans « Ailes », le haïku que Matsuo Bashô a dit à ses disciples sur son lit de mort (« Malade à mi-parcours / au-dessus des champs flétris / mes rêves vagabondent » - traduction libre…) ; le huitième sonnet de William Shakespeare (« Îles ») ; et un texte tiré de Heimkehr im Schnee, écrit en 1917 par l’auteur suisse Robert Walser (« Légers errements », passé au pluriel parce que le singulier n’est pas français).

Tous les morceaux sont d’Hélary et Spring Roll reste dans l’esprit de la musique contemporaine. Lemêtre jongle avec ses percussions : les cloches sonnent mystérieusement (« Îles »), les roulements fusent (« Ailes »), les gongs résonnent avec majesté (« Bruissements du monde »), le vibraphone joue les chœurs (« Deux »), l’ensemble des percussions foisonne et claque (« L’esquive »)… le tout, davantage dans la lignée des Percussions de Strasbourg que de « Papa » Jo Jone. Rayon a un jeu plutôt minimaliste (« Ailes ») et d’une élégance mélodique indiscutable (« Trop près », « Légers errements »). Les lignes de basse qu’il ajoute au synthétiseur (« Deux », une walking dans « L’esquive ») cimentent la musique du quartet. Mayot et Hélari croisent leur voix (« Deux ») : leurs lignes évoluent de contrepoints sinueux (« L’esquive ») à des unissons abrupts (« Trop près »), en passant par des caquètements virtuoses (« Deux »). Ils jouent également avec leur souffle et les touches de leurs instruments pour répondre au piano (« Ailes »). Varié, dynamique, et imprévisible, Spring Roll est un disque de musique improvisée contemporaine réussi.


10 avril 2015

What Is This Thing Called?

Installé à New-York depuis 1995, Jean-Michel Pilc commence par créer un trio avec François Moutin et Ari Hoenig (Live at Sweet Basil – 2000). Après avoir rejoint Dreyfus Jazz, c’est encore avec ce trio qu’il enregistre Welcome Home, en 2002. Pour Cardinal Points (2003), en plus de Moutin et d’Hoenig, Pilc invite le bassiste James Genus, le percussionniste Abdou M’boup et le saxophoniste Sam Newsome. Trois autres disques en trio suivent chez Dreyfus : Live at Iridium (2004), New Dreams (2006) et True Story (2009). Passé chez Motema, Pilc reforme son trio avec Moutin et Hoenig et sort Threedom en 2010. Côté solo, Pilc a commencé en 2004 avec Follow Me chez Dreyfus, puis Essential pour Motema en 2011, et enfin What Is This Thing Called? qui sort en février 2015 chez Sunnyside / Naïve.

Follow Me est axé sur des standards, des chansons françaises et quelques compositions personnelles. Dans Essential, il y a toujours des standards, mais les morceaux de Pilc deviennent centraux avec, notamment, ses six « Etudes – Tableaux ». Quant à What Is This Thing Called? c’est une suite d’improvisations autour du standard de Cole Porter et John Hastings Turner : « What Is This Thing Called Love? ». Composé en 1929 pour la revue musicale Wake Up and Dream, le morceau fait partie des plus repris du Real Book et a servi de base à « Hot House », thème emblématique du bop signé Tadd Dameron, mais aussi au « Fifth House » de John Coltrane

Pilc laisse libre court à ses idées : les trente et une pièces de What Is This Thing Called? vont de moins d’une minute à plus de six minutes et sont décrites en un mot, à l’exception du morceau-titre, du standard et de « C Scale Warm Up » qui ouvre l’album. Pilc rend hommage à Porter (« Cole »), Coltrane (« Giant »), Martial Solal (« Martial ») et Duke Ellington (« Duke ») et dédie « Grace » à Kenny Werner.

Pilc entame son disque par un échauffement sur la gamme de do majeur – la tonalité principale de « What Is This Thing Called Love? » – sous forme de rhapsodie très ludique (« C Scale Warm Up »). Ensuite, « What Is This Thing Called Love? » est à peine caressée, avec beaucoup de sensualité. Et puis, comme dans une partie d’échecs, Pilc varie les positions en fonction du développement du jeu : « Cole » oscille entre blues et musique classique du vingtième, avec des rebondissements qui rappellent évidemment Solal ; dans « Dawn », l’ostinato qui accompagne la mélodie nostalgique laisse bientôt sa place à un riff de tango ; « Walk » revient au blues et débouche logiquement sur « Run », construit sur un mouvement rapide de la main droite soutenu par une main gauche en walking, encore très Solal ; avec ses ruptures et dissonances, « Glide » se rapproche davantage de Thelonious Monk ; « Look » est également un blues, mais avec des accents pop, un peu comme chez Keith Jarrett ; comme son titre l’indique, « Cross » est un jeu d’arpèges croisés entre le grave et l’aigu, sur un motif de trois notes ; « Giant » est désarticulé ; « Time », une longue phrase mélodieuse jouée rubato, lorgne vers le romantisme ; « Prelude » est plutôt dans l’esprit de Sergei Rachmaninov ; « Duet » est un duo à l’unisson du piano et du sifflement, autre spécialité de Pilc ; « Vox » est construit sur un développement de trémolos ; des notes isolés s’abattent sur des lignes arpégées fuyantes, comme des « Waves »… ; dans « Martial », Pilc swingue joyeusement et parsème son propos de citations (La Marche Turque, « Autumn Leaves »…), un clin d’œil à Solal, plein d’humour ; le minimalisme bluesy de « Duke » s’inscrit dans la lignée de The Duke Plays Ellington (1953) ; « Factor » revient sur « What Is This Thing Called Love? » par petites touches délicates ; « More » poursuit « Factor », mais sur un mode déstructuré ; le phrasé bop véloce et la walking de « Quick » rappellent la version de « What Is This Thing Called Love? » jouée par Jarrett dans Whisper Not (2000) ; « Odd » est heurté, un peu dans un style honky tonk ; « Grace » est d’un raffinement mélodieux rare, accentué par le touché et la sonorité limpides du pianiste ; « Float » se base sur un balancier grave et une cavalcade dans les aigus ; « High » plante un décor sombre, avec un ostinato de la main droite et des accords puissants de la gauche ; « Ode » regarde du côté de la musique du vingtième ; « Chimes » est une série de crépitements cristallins ; « Dance », une comptine qui swingue ; « Elegy » s’inspire avec beaucoup d’élégance du Requiem de Gabriel Fauré ; dans « Bells », une note – la cloche – alterne avec la mélodie, légèrement dissonante et pimentée d’accents orientaux, un peu à la Claude Debussy ; comme il se doit, « Swing » balance sur une walking entraînante ; « Now You Know What Love Is » est une conclusion logique et paisible sous forme de ballade…

Pilc ne perd pas son temps en verbiage inutile et ses morceaux, concis et denses, vont droit au but. What Is This Thing Called? pétille de malice !

Le disque

What Is This Thing Called?
Jean-Michel Pilc
Jean-Michel Pilc (p)
Naïve / Sunnyside – SSC1349
Sortie en février 2015

Liste des morceaux

01. « C Scale Warm Up » (3:41).
02. « What Is This Thing Called Love », Cole Porter (1:20).
03. « Cole » (4:01).
04. « Dawn » (4:24).
05. « Walk » (1:20).
06. « Run » (0:44).
07. « Glide » (0:51).
08. « Look » (1:36).
09. « Cross » (2:03).
10. « Giant » (1:16).
11. « Time » (1:42).
12. « Prelude » (5:22).
13. « Duet » (1:05).
14. « Vox » (1:40).
15. « Waves » (2:06).
16. « Martial » (1:39).
17. « Duke » (3:05).
18. « Factor » (1:23).
19. « More » (0:51).
20. « Quick » (0:34).
21. « Odd » (3:33).
22. « Grace » (3:38).
23. « Float » (1:38).
24. « High » (3:48).
25. « Ode » (3:02).
26. « Chimes » (0:30).
27. « Dance » (0:39).
28. « Elegy » (0:58).
29. « Bells » (2:05).
30. « Swing » (0:58).
31. « Now You Know What Love Is » (6:35).


Tous les morceaux sont signés Pilc sauf indication contraire.

7 avril 2015

Le bloc des notes : Enrico Pieranunzi, Diego Imbert, Leïla Olivesi, Antoine Hervé

Toujours plus de disques pour nos oreilles impatientes...


Double Circle
Enrico Pieranunzi & Federico Casagrande
CamJazz – CAMJ 7885-2

Avec plus de cinquante disques enregistrés sous son nom depuis le milieu des années soixante-dix, Enrico Pieranunzi est une références… Avec un peu moins d’une dizaine de disques publiés depuis le milieu des années deux-mille, Federico Casagrande représente la relève… Le pianiste et le guitariste ont enregistré Double Circle à Udine, chez Cam Jazz.

Le duo piano – guitare n’est pas une nouveauté pour Pieranunzi : en 2004, il a enregistré Duologues avec Jim Hall. Double Circle s’articule autour de quatre compositions originales de Pieranunzi, une reprise de « No-nonsense » (Dream Dance – 2009), trois morceaux de Casagrande, deux improvisations et « Beija Flor » de Nélson Cavaquinho, Noel Silva et Augusto Tomás Jr.

La sonorité acoustique chaleureuse de Casagrande s’unit d’autant mieux au son du piano que le touché de Pieranunzi est ferme, clair et net. Les deux musiciens partagent le goût des belles mélodies (« Charlie Haden », « Disclosure »), avec une touche cinématographique (« Anne Blomster Sang »), voire un petit côté dessin animé (« Dangerous Path »). Dans l’ensemble, l’élégance est le maître-mot du duo, comme les unissons entre la guitare et la main droite du pianiste qui évoluent sur les contrepoints de la main gauche  (« Charlie Haden », « Clear »), la pédale du piano qui souligne délicatement le chant de la guitare (« Within The House Of The Night »), les interactions introspectives et raffinées de « No-nonsense » qui évoquent les duos de Hall avec Bill Evans (Undercurrent – 1963 – et Intermodulation – 1966), ou encore les propos intimistes de « Beija flor ». Cela dit, une maitrise époustouflante alliée à une expérience hors du commun permet à Pieranunzi de toujours savoir maintenir son auditeur en haleine : swing efficace sur les accords subtils du guitariste (« Anne Blomster Sang », « Periph »), passages dans un style qui rappelle la musique classique du vingtième (« Clear », « Disclosure »), échanges vifs amusants (« Periph ») et ludiques (« Dangerous Path »), crépitements de notes facétieux (« Sector 1) et énergiques, avec une ligne de walking exemplaire (« Sector 2 »)…

Intime et recherchée, tout en étant variée, la musique de Double Circle mérite une oreille attentive.


Colors
Diego Imbert Quartet
Such Prod – SUCH010

Colors est le troisième disque du quartet de Diego Imbert, après A l’ombre du saule pleureur (2009) et Next Move (2011). Le contrebassiste reste fidèle à sa formation sans piano avec David El Malek au saxophone ténor, Alex Tassel au bugle et Franck Agulhon à la batterie. Les onze morceaux de Colors sont tous signés Imbert.

Le quartet d’Imbert rappelle la grande époque de Blue Note : une rythmique puissante et entraînante (« Purple Drive »), des soufflants dynamiques (« Blue Azurin »), des unissons pour exposer les thèmes (« Aquarelle »), des contrechants complexes (« Outremer »), une mise en place précise (« Aigue Marine »)… Le quartet varie les rythmes : boogaloo (« Blugaloo »), valse (« Valse Payne »), impairs rapides (« Purple Drive »), ballade (« Nankin »), binaire (« Red Alert »)… Imbert joue des lignes de basse pleine d’entrain, rondes, graves (« Blugaloo ») et mélodieuses (le solo d’ « Ombre chinoise »), tandis qu’Agulhon se montre à la fois imposant (« Red Alert ») et attentif (« Aquarelle »). Avec sa sonorité souple et satinée (« Blue Azurin »), ses éclats brillants (« Nankin »), Tassel swingue sérieusement (« Aquarelle »), mais sait aussi prendre son temps (« Valse Payne »). El Malek a un son vigoureux et un discours ferme (« Blugaloo »), dialogue en permanence avec Tassel sur un mode nonchalant (« Aigue Marine »), à l’aide de questions-réponses rapides (« Red Alert »), en motifs fugués (« Blue Azurin ») ou sur un ton vif et alerte (« Aquarelle »).

Colors s’inscrit dans la lignée d’un hard-bop moderne, dense et aux rythmes colorés…


Utopia
Leïla Olivesi
Jazz & People – JPCD 815002

Au début des années deux mille, Leïla Olivesi monte le Brahma Sextet et, en 2005, elle sort Frida avec Jeanne Added, Julien Alour, Jean-Philippe Scali, Benjamin Body et Donald Kontomanou. Suit L’étrange fleur, en 2007, avec Elisabeth Kontomanou, Boris Pokora, Manu Codjia, Chris Jennings et Kontomanou. Codjia et Kontomanou sont encore de la partie lorsque la pianiste enregistre Tiy en 2011, mais ils sont rejoints par Emile Parisien, Niko Coyez et Yoni Zelnik. Avec Codjia, Zelnik et Kontomanou, Olivesi semble avoir trouvé le quartet qui convient à sa musique, puisque c’est encore avec eux qu’elle publie Utopia en avril 2015, avec aussi le saxophoniste alto David Biney sur quelques morceaux.

Olivesi rend hommage à Savinien de Cyrano de Bergerac, le romancier du dix-septième siècle et non pas le héros d’Edmond Rostand. Deux titres font d’ailleurs directement référence à l’œuvre de Bergerac : « Etats et Empires du Soleil » et « Etats et Empires de la lune ». Utopia compte huit morceaux dont six signés Olivesi, plus « Night And Day » de Cole Porter et « Lune », co-signé avec Kontomanou. Le disque sort chez Jazz & People, label participatif créé par Vincent Bessières en 2014.

Après des introductions habiles, souvent rythmiques (« Night and Day », « Lune »), la structure des morceaux suit le schéma thème – solos – thème cher au be-bop (« Summer Wings », « Night And Day »). Les musiciens alternent contrepoints mélodiques dissonants (« Le Monde de Cyrano ») et questions-réponses véloces (« Symphonic Circle ». Kontomanou a un jeu de batterie touffu (« Night And Day »), nerveux (« Le Monde de Cyrano ») et ses roulements bien tassés font monter la pression (solo de « Révolutions »). Les lignes de Zelnik sont économes (« Lune ») et servies par un gros son profond, comme le montre également le chorus robuste et chantant de « Révolutions ». Codjia passe de notes tenues aériennes (« Con calma ») à des effets bruitistes stridents qui créent une atmosphère fantasmagorique (« Révolutions ») ou des modulations entrecoupées de traits rapides (« Sunland »), et il s’aventure également sur les terres du rock (solo de « Lune ») et du blues (« Summer Wings »). Le son soyeux de Biney se marie à merveille avec ses longues phrases sinueuses et rapides (« Le Monde de Cyrano ») et se mise en place rythmique enlevée (« Symphonic Circle »). Marquée par le bop (« Nigth And Day »), Olivesi connait également son blues sur le bout des doigts (« Summer Wings »), pimente son discours d’ingrédients caraïbes (« Révolutions »), de riffs et d’ostinatos entraînants (« Symphonic Circle »), tout en sachant se montrer délicatement mélodieuse (« Con calma »). Son chant est fait de mélopées discordantes (« Sunland ») qui se fondent avec les autres instruments (unisson avec le saxophone alto dans « Con calma »).

La musique d’Utopia est un savant mélange de tradition bop et de dissonances contemporaines.


Complètement Stones
Antoine Hervé
RV Productions – RVC 151

Dans sa discographie pléthorique, Antoine Hervé a joué avec Thelonious Monk, les standards, le blues, Wolfgang Amadeus Mozart, l’electrojazz… mais c’est la première fois qu’il s’attaque à l’univers d’un groupe de rock : les Rolling Stones.

Complètement Stones – le jeu de mot sur la drogue n’échappera à personne – est dédié à son frère, Jean-Pierre Hervé, qui lui a donné l’occasion de faire le bœuf avec les Rolling Stones… en 1973 ! L’histoire est d’ailleurs joliment racontée par l’écrivain Célia Houdart dans le livret du disque. Pour le trio, Hervé réunit deux habitués : François Moutin à la contrebasse et Philippe « Pipon » Garcia à la batterie.

Les douze compositions sont bien entendu de Mick Jagger et Keith Richard et puisées dans les innombrable succès du groupe : « I Can’t Get No Satisfaction » (Out of Our Heads – 1965), « As Tears Go By » (December’s Children – 1965), « Paint It Black » (Afternath – 1966), « Back Street Girl » et « Ruby Tuesday » (Between The Buttons – 1967), « Factory Girl », et « Sympathy For The Devil » (Beggars Banquet – 1968), « You Can‘t Always Get What You Want » et « Honky Tonk Women » (single sorti en 1969), « Wild Horses » et « Can’t You Hear Me Knocking » (Sticky Fingers – 1971) et « Angie » (Goats Head Soup – 1973).

L’ambiance générale de Complètement Stones est davantage jazz que rock. C’est un peu le même esprit que celui de Jimi’s Colors (2001), la reprise que Francis Lockwood a faite des compositions de Jimi Hendrix. Même si Garcia sait jouer lourd et binaire (« Can‘t You Hear Me Knocking »), il garde plutôt une légèreté dansante (« Sympathy For The Devil ») et une vivacité entraînante (« Factory Girl »), éloignées des martèlements rocks. La contrebasse – boisée – de Moutin déroule des motifs sourds (« Honky Tonk Women »), à tendance funky (« Can‘t You Hear Me Knocking »), avec des phrases qui fusent (« Paint It Back ») et un chorus particulièrement mélodieux et rythmé basé sur des double cordes, glissandos, shuffle, trilles… (« As Tears Go By »). Déformé par les Leçons de jazz, il est difficile de ne pas essayer de rapprocher le jeu d’Hervé de celui d’autres pianistes : Oscar Peterson (« Can‘t You Hear Me Knocking »), Monty Alexander (« Honky Tonk Women »), Keith Jarrett (« As Tears Go By »), Bill Evans (« Back Street Girl »), Ahmad Jamal (« Factory Girl »)… Toutes ces influences se mélangent et Hervé crée un style qui lui est propre, dans lequel le blues tient une place importante (« Angie »), les riffs swinguent (« Paint It Black »), les ostinatos se font puissants (« Factory Girl »), les lignes véloces lorgnent vers le bop (« Sympathy For The Devil »)… mais dans lequel aussi, la ballade paisible (« You Can‘t Always Get What You Want ») peut devenir romantique (a capella dans « Wild Horses »), sans jamais perdre une bonne dose de tension (« Ruby Tuesday »)…

Complètement Stones est du jazz brut de rock énergique, vivant, enjoué…


6 avril 2015

Le bloc des notes : Paolo Fresu, Mathias Eick, Giovanni Guidi, Joe Lovano

Les créateurs créent sans relâche et ce n’est pas un lundi de Pâques qui les arrêtera… Voici quelques disques qui sortent aujourd'hui.


In maggiore
Paolo Fresu et Daniele di Bonaventura
ECM – 710 0511

Furio Di Castri, Uri Caine, Omar Sosa, Dhafer YoussefPalo Fresu aime le duo et les musiques du monde. Le trompettiste sarde s’est associé à l’accordéoniste des Marches, Daniele di Bonaventura, pour sortir In maggiore chez ECM. Les deux musiciens ont déjà enregistré Mistico Mediterraneo en 2011, avec les voix corses de l’ensemble A Filetta.

Au programme, trois quart d’heure de musique et treize morceaux, essentiellement composés par le duo, mais également des hommages appuyés à des compositeurs militants : « O que será » de Chico Buarque, couplé avec « El pueblo unido jamás será vencido » de Sergio Ortega et « Te recuerdo Amanda » de Victor Jara. S’ajoutent « Quando me’n vò », l’aria pour soprano, tiré de La Bohème de Giacomo Puccini, « Non ti scordar di me », une chanson napolitaine signée Ernesto De Curtis, et « Se va la murga », du musicien uruguayen Jaime Roos.

Le duo joue de belles mélodies (« La mia terra) », aux allures folkloriques (« Ton Kozh » - conemuse bretonne – qui sonne comme un chant de marin), le plus souvent intimes (« Te recuerdo Amanda »), volontiers lyriques (« Apnea », « O que será »), voire romantiques (« Quando m’en vò », « Se va la murga ») et fréquemment solennelles (les hymnes « Calma » et « In maggiore » ou « Kyrie eleison », un solo au titre évocateur de di Bonaventura).

Le timbre velouté et chaleureux, la sonorité maitrisée et le phrasé élégant de Fresu (« O que será ») sont amplifiés par la prise de son ECM, propre et nette, avec une réverbération flatteuse (« Se va la murga »). L’accordéon de di Bonaventura joue le rôle de deux instruments (« La mia terra ») : des accords ou des notes tenues accompagnent les lignes mélodiques qui répondent à la trompette (« Sketches »). Le duo utilise parfois les touches et autres bruitages pour glisser des effets rythmiques dans leurs discours (« Ton Kozh », « Se va la murga »).

In maggiore s’écoute comme on lirait le carnet intime d’un duo inséparable et particulièrement classe.


Midwest
Mathias Eick
ECM – 708 9106

Un deuxième trompettiste chez ECM, mais en quintet : Mathias Eick est entouré de Gjermund Larsen au violon, Jon Balke au piano, Mats Eilertsen à la contrebasse et Helge Norbakken aux percussions. Après The Door, en 2007 (Balke est déjà là), Eick sort Skala en 2011, puis Midwest

Eick a conçu son album après un voyage aux Etats-Unis. Les huit morceaux décrivent un parcours qui part d’« Hem », la ville natale du trompettiste, jusqu’au « Midwest », via « At Sea », « Fargo » (également hommage aux frères Cohen) dans le « Dakota »…

Mystérieuses (« Hem »), folks (« Dakota »), orientales (piano dans « Lost »), emphatiques (« Fargo »), contemporaines (« At Sea »), dansantes (« March »)… : le quintet place la mélodie au centre de sa musique. Les développements se basent sur des unissons (« Fargo »), des contrechants (« March »), des questions-réponses (« Lost »), le plus souvent entre la trompette, le violon et le piano.  Ces dialogues s’appuient sur des lignes de basse souples (« Dakota ») et des percussions à la fois mélodieuses (« November ») et entraînantes (« Hem »). Ciment du quintet, Balke passe subtilement du trio mélodique (« Fargo ») à la section rythmique avec, par exemple, des ostinatos marqués (« Midwest », « March »). Le violon de Larsen apporte une touche discrète de musique de chambre (« Fargo »). Son timbre souligne aussi le léger vibrato de la trompette qui lui donne une impression de fragilité (« Lost », « November », « At Sea »…), encore accentuée quand Eick ne laisse émettre que son souffle (« March », « Fargo »).

Eick sort un disque typique ECM : mélodieux sans mièvrerie et raffiné sans affectation.


This Is The Day
Giovanni Guidi Trio
ECM – 709 2717

Révélé par Enrico Rava (Tribe en 2010 et On The Dance Floor en 2011), Giovanni Guidi sort City of Broken Dream chez ECM en 2012. C’est avec le même trio que le pianiste enregistre This Is The Day : Thomas Morgan est à la contrebasse et João Lobo à la batterie.

Neuf des douze thèmes du répertoire sont de Guidi. Lobo propose « Baiiia », et le trio reprend le célébrissime boléro d’Osvaldo Farrés « Quizás, quizás, quizás » (1947) et le standard « I’m Through With Love » de Fud Livingston, Matt Malneck et Gus Kahn (1931).

Le piano de Guidi est délicat (« Quizás, quizás, quizás ») et repose sur un cocktail de modernité avec ses clusters, ostinatos et autres pédales (« The Cobweb », « Baiiia ») et de romantisme (« Game Of Silence »). Son jeu se situe dans la lignée de Keith Jarrett : « I’m Through With Love » figure d’ailleurs dans The Melody At Night With You et les interactions du trio rappellent également celles du Standards Trio (« Trilly », « Where They’d Lived »). Avec Morgan et Lobo, Guidi a trouvé la section rythmique idéale : la contrebasse possède un son superbe, ample, boisé, chaleureux (« Carried Away ») et un sens mélodique incisif (« The Debate ») qui donne lieu à des dialogues piquants avec le piano (« Migration ») ; subtile (« Trilly Var. »), la batterie bruisse («  Game Of Silence »), joue des motifs aériens (« Quizás, quizás, quizás ») ou emphatiques (« The Night It Rained Forever »), mais toujours avec légèreté.

Habités par un romantique exempt de sensiblerie, Guidi et ses compères proposent un disque d’une grande sensibilité.


Soundprints
Joe Lovano & Dave Douglas
Blue Note

Les univers de Dave Douglas et de Joe Lovano se sont croisés au début des années deux mille, avec la participation du trompettiste au Flights of Fancy: Trio Fascination Edition Two du saxophoniste (2001). Mais c’est en 2011, après avoir joué ensemble au sein du collectif SFJAZZ, qu’ils montent un quintet pour jouer leur musique, mais surtout celle de Wayne Shorter, source d’inspiration commune pour les deux musiciens. Ils font appel à Lawrence Field au piano, Linda Oh à la contrebasse et Joey Baron à la batterie.

Soundprints – référence au Footprints de Shorter – a été enregistré lors du festival de Monterey en septembre 2013. Les deux leaders proposent chacun deux thèmes : « Sound Prints » et « Weatherman » pour Lovano et « Sprints » et « Power Ranger » pour Douglas. Le quintet interprète également « Destination Unknown » et « To Sail Beyond The Sunset », écrits spécialement pour le quintet par Shorter, qui signe également les notes du livret de l’album.

« Sound Prints » démarre de manière intempestive, avec des voix dissonantes qui se coupent la parole à qui mieux mieux, comme chez Ornette Coleman. Impression que l’on retrouve dans le court – une minute trente – « Weatherman ». Le duo des soufflants, qui passe leur temps à dialoguer (« Power Ranger ») sans jamais prendre la vedette (« Sound Prints »), et la section rythmique, puissante, attentive et mélodieuse (« To Sail Beyond The Sunset »), maintiennent un équilibre sophistiqué, tout à fait dans la lignée de Shorter avec Danilo Perez, John Patitucci et Brian Blade. Les exposés complexes (« Destination Unknown ») de mélodies à la fois chantantes et dissonantes (« To Sail Beyond The Sunset ») reflètent également la pâte de Shorter, tout comme les croisements de voix recherchés, sur des rythmiques entraînantes (« Destination Unknown ») pendant que le piano structure l’harmonie en arrière-plan (« Power Ranger »). Le jeu calme et le phrasé bop de Field apaisent le discours (« Sprints »), et sa discrétion élégante apporte un zeste de musique de chambre (« Destination Unknown »). Oh jongle avec des lignes profondes (« Sprints »), des walkings à tempo variable (« Sound Prints »), des ostinatos intenses (« Destination Unknown », « Power Ranger »), mais également des chorus mélodieux à souhait (« To Sail Beyond The Sunset »). Baron est toujours aussi impressionnant : il en met partout (« Power Ranger »), avec des pêches stimulantes (« Destination Unknown »), un drumming dansant (« Power Ranger ») et un chabada irréprochable (« Sprints »). Dans « Power Ranger », son solo est un cas d’école, dans la veine de The Long March de Max Roach. Douglas et Lovano font la paire ! Sons puissants, solos dans un esprit bop nerveux et tranchant, mise en place impeccable, envolées maitrisées, connivence évidente… les deux musiciens forcent le respect.

Douglas et Lovano respirent la joie de jouer (l’enregistrement en concert n’y est pas pour rien…) : Soudprints offre un jazz savamment construit, nerveux, tendu, puissant… Bravo !