27 janvier 2015

Sons d’hiver… C’est parti !

Il est vingt-heure trente, le 23 janvier à l’Espace Culturel André Malraux du Kremlin-Bicêtre : Fabien Barontini donne le coup d’envoi de la vingt-quatrième édition de l’indispensable festival Sons d’hiver : dix-sept soirées, trente-deux concerts, quatre conférences, quinze salles… et près de cent trente musiciens !


Barontini a tout à fait raison de remercier les partenaires qui soutiennent Sons d’hiver depuis plus de deux décennies car, à l’instar d’autres médias malheureusement sous le feu de l’actualité (et des balles…), ils contribuent d’une manière décisive à maintenir la liberté d’expression musicale.


La programmation 2015 ne déroge pas à la tradition de Sons d’hiver ; elle est remarquable de diversité et stupéfiante de qualité : jazz, free, contemporain, rap, électro, blues, world… sont concoctés par les maîtres du genre ! Les « monstres sacrés » Anthony Braxton, Archie Shepp, Otis Taylor, William Parker, James « Blood » Ulmer, Fred Frith, Peter Brötzmann … côtoient les « créateurs insatiables » Matthew Shipp, Craig Taborn, Hamid Drake, Tony Hymas, Ambrose Akinmusire… et les « irréductibles chanteurs » Bernard Lubat, Louis Sclavis, Vincent Peirani, Emile Parisien… sans compter tous les autres artistes injustement oubliés !

Au fait, cette année Sons d'hiver est placé sous le signe du renard ascendant loup...


En attendant le compte-rendu de la soirée d'ouverture...

Matthew Shipp Trio - To Duke



Anthony Braxton Diamond Curtain Wall Quartet


25 janvier 2015

Trios d’automne… pour réchauffer l’hiver !

Du trio classique avec piano – contrebasse à l’original trompette – guitare, en passant par saxophone – contrebasse et saxophone – Fender, quatre fois trois musiciens avec, comme seul instrument commun, la batterie…

 Touch and Flee
Neil Cowley Trio

Précoce, Neil Cowley commence par une carrière de concertiste classique, mais au début des années quatre-vingts dix, il s’oriente vers la soul, le funk et le jazz-rock. A partir de 2002 Cowley se tourne vers la musique électronique downtempo : c’est d’abord le duo Fragile State, en compagnie du DJ Ben Mynott, puis, en 2006, Soundcastles, sous le nom Pretz. La même année il crée le Neil Cowley Trio avec Rex Horan à la contrebasse et Evan Jenkins à la batterie. En parallèle Cowley accompagne et enregistre avec les chanteuses de variété Adele, Emeli Sandé, Birdy etc.

Depuis sa création, le Neil Cowley Trio publie un disque tous les deux ans et Touch and Flee et son cinquième album, sorti chez Naïm en septembre 2014. Les neufs compositions – concises et denses – sont signées Cowley.

A part quelques effets discrets de synthétiseur dans « Mission », Touch and Flee est acoustique. L’influence de la pop est tangible dans l’approche mélodique : des ritournelles délicates (« Kneel Down », « Bryce »), minimalistes (« Queen »), qui contrastent avec les motifs sourds de la main gauche du pianiste, de la contrebasse et de la batterie. Quant à l’électro, il est présent dans le traitement rythmique : ostinatos presque mécaniques (« Kneel Down »), tourneries répétitives (« Sparkling »), boucles imbriquées (« Couch Slouch »), roulements serrés de la batterie (« Queen »)… Cowley met à profit une indépendance des mains peu commune : sa main gauche – rythmique plutôt qu’harmonique – fait corps avec la contrebasse et la batterie, tandis que la main droite joue volontiers des mélodies élégantes, aigues et cristallines. Horan est un peu l’électron libre du trio qui tantôt renforce l’impact rythmique d’un rif sourd, tantôt promène ses lignes souples et sinueuses au-dessus de la mêlée. Jenkins est un alliage de jeu binaire, mat et rapide, typiquement rock, et de légèreté entre pop et jazz, mais toujours ramassé et tendu.

Avec son esprit pop jazz, ses mélodies astucieuses et ses rythmes irrésistibles, Touch and Flee a tous les atouts pour plaire, d’autant plus que le Neil Cowley Trio possède une sonorité séduisante.

Le disque

Touch and Flee
Neil Cowley Trio
Neil Cowley (p), Rex Horan (b) et Evan Jenkins (d).
Naim Jazz Records – naimcd206
Sortie en septembre 2014

Liste des morceaux

01. « Kneel Down » (5:53).
02. « Winterlude » (1:58).
03. « Sparkling » (4:55).
04. « Gang of One » (3:11).
05. « Couch Slouch » (4:02).
06. « Bryce » (3:48).
07. « Mission » (2:29).
08. « Queen » (6:17).
09. « The Art » (3:03).

Tous les morceaux sont signés Cowley, sauf indication contraire.


Whahay
Paul Rogers, Robin Fincker & Fabien Duscombs

Le contrebassiste Paul Rogers s’est fait remarquer dès le début des années soixante-dix dans les formations d’Elton Dean, Evan Parker, Kenny Wheeler, Tony Levin… En 1986, Rogers intègre le quartet Mujician de Keith Tippett, puis s’installe à New-York, le temps d’accompagner Gerry Hemingway, Don Byron, Tim Berne… De retour en Europe, Rogers rejoint Equip’Out de Pip Pyle avec Dean et Sophia Domancich, puis s’installe en France dans les années quatre-vingts dix. En 2012, il forme un trio avec Robin Fincker et Fabien Duscombs pour créer une suite musicale autour de l’œuvre de Charles Mingus

Whahay évoque les onomatopées qui émaillent les interventions de Mingus. Le disque, enregistré par Gérard de Haro aux Studios La Buissonne, sort en octobre 2014 sur le label du collectif toulousain FreddyMorezon. Toutes les compositions sont signées Mingus : « Better Git It In Your Soul », « Bird Calls » et « Goodbye Pork Pie Hat » sont reprises – entre autres – de Mingus Ah Um (1959), « Jump Monk » et « Work Song » sortent de Mingus at the Bohemia (1955), « Pithecanthropus Erectus » et « Reincarnation of a Lovebird » proviennent des albums éponymes (respectivement 1956 et 1960), « Ecclusiastics » est tiré de Oh Yeah (1962), quant à « Canon », sans doute moins connu, il vient de Mingus Moves (1973).

Avec trois musiciens qui sillonnent l’avant-garde européenne depuis autant d’années, une relecture du répertoire de Mingus ne peut qu’être non conformiste. Whahay, c’est d’abord une matière sonore compacte, franche et naturelle. Le parti-pris acoustique et le format en trio donnent une sonorité chaude, renforcée par l’instrumentation : clarinette ou saxophone ténor, contrebasse (avec sept cordes qui la font sonner parfois comme un violoncelle, « Ecclusiastics ») et batterie. Même s’ils sont souvent cités en filigrane dans les développements (« Better Git It In Your Soul » dans le chorus du ténor) les mélodies de Mingus ne servent que de prétexte aux improvisations souvent débridées du trio (« Pithecanthropus Erectus »).  Après l’exposition du thème, la structure des morceaux évolue au grès des idées : dans « Work Song » Rogers prend un chorus stupéfiant à l’archet, dans lequel les contrepoints de Johann Sebastian Bach côtoient les cris aylériens, en pizzicato il croise le gros son ample et la tessiture de sa contrebasse pour jouer des solos particulièrement savoureux (« Jump Monk ») ; « Canon » donne à Duscombs l’occasion de faire les quatre cent coups sur ses peaux, d’une série de cliquetis nuancés à des roulements furieux encouragés par un unisson tendu de la contrebasse et du ténor ;  La clarinette de Fincker se montre apaisée et sensuelle dans « Goodbye Pork Pie Hat », tandis que le ténor passe d’une ligne délicate (« Reincarnation of a Lovebird ») à des hurlements sauvages (« Pithecanthropus Erectus »)… Sans la contrainte du temps, Fincker – Rogers – Duscombs doivent pouvoir laisser libre-court à leur imagination fertile et, l’écoute de Whahay laisse présumer que leurs concerts doivent valoir le déplacement !

Whahay a beau taquiner la musique contemporaine (« Reincarnation of a Lovebird »), s’encanailler avec le rock (« Bird Calls »), voire flirter avec la musique indienne (« Goodbye Pork Pie Hat »), le disque s’inscrit clairement dans la lignée free.

Le disque

Whahay
Paul Rogers, Robin Fincker & Fabien Duscombs
Robin Fincker (ts, cl), Paul Rogers (b) et Fabien Duscombs (d).
Mr Morezon / 009
Sortie en octobre 2014

Liste des morceaux
           
01.  « Better Git It in Your Soul » (6:18).                  
02.  « Ecclusiastics » (5:09).   
03.  « Jump Monk » (6:49).                
04.  « Canon » (5:59).            
05.  « Pithecantropus Erectus » (5:08            ).         
06.  « Reincarnation of a Lovebird » (8:15).             
07.  « Bird Call » (2:18).         
08.  « Work Song » (5:23).                 
09.  « Goodbye Pork Pie Hat » (5:48).           

Toutes les compositions sont signées Mingus.


Trust
Jozef Dumoulin & The Red Hill Orchestra

Au début des années quatre-vingts dix Jozef Dumoulin découvre le jazz et s’inscrit au Conservatoire Royal de Bruxelles dans les classes de Diederik Wissels et Nathalie Loriers. Il suit ensuite pendant deux ans les cours de John Taylor au Musikhochschule de Cologne. Dans  les années deux mille, Dumoulin se partage entre le piano – Mogno avec la chanteuse Barbara Wiernik – et le Fender Rhodes – Magik Malik, Octurn, Benzine, Reggie Washington… Installé à Paris depuis 2006, il enregistre trois disques pour le label Bee Jazz : Trees Are Always Right avec Lidlboj, Rainbow Body avec un trio constitué de Trevor Dunn et Eric Thielemans et A Fender Rhodes Solo. Dumoulin joue également avec Benoît Delbecq, Nelson Veras, Jérôme Sabbagh… En 2013, Le French – American Jazz Exchange (FAJE) lui octroie des fonds pour monter un projet avec Ellery Eskelin et Dan Weiss : c’est The Red Hill Orchestra qui sort Trust sur le label Yolk en novembre 2014.

Dumoulin a composé neuf des douze thèmes de Trust, « Now that I have a Human Body » est un intermède en duo avec Eskelin et Dumoulin, tandis que les deux derniers sont des improvisations collectives. Pas d’unité de temps pour The Red Hil Orchestra : les morceaux durent d’une minute treize, « Sleeping Warriors », à dix minutes seize, « The Gate ». Pas d’unité harmonique pour The Red Hill Orchestra : fonds sonores synthétiques (« M ») et motifs mélodiques dissonants (« Up And Down ») se partagent la partition. En revanche, l’unité d’atmosphère, c’est le truc du Red Hill Orchestra …

Le Fender, mystérieux et lointain (« Sea Green »), voire spatial (« Inner White »), évoque  souvent la science-fiction (« Lord Blue Throat »). Au milieu des nappes électro et des effets bruitistes (fritures dans «  M »), Dumoulin joue des motifs de basse sourds et entraînants (« The Gate ») et déroule des lignes arpégées cristallines (« Sea Green »), mais semble surtout concentré sur le climat sonore de chacun des morceaux. Son feutré et souffle omniprésent, le son d’Eskelin renforce l’ambiance énigmatique du trio. Ses lignes courtes à la fois dissonantes, fragiles et mélodieuses (« Water Bears »), passent aussi d’un minimalisme délicat presqu’abstrait (« Inner White ») à un intimisme chaleureux (« M »), puis à un développement free (« The Gate »). Eskelin se fait également solennel et majestueux, à la Charles Lloyd de Lift Every Voice, dans « Said A Blade Of Grass ». Weiss est le garant du côté terrien du trio : un son franc et mat (« Inner White »), des lignes claires et régulières (« Water Bears »), des roulements secs et vifs (« All the Dragons in our Lives »), des rim shot percussifs ardents (« Sea Green »), des cymbales d’une subtilité à toute épreuve (« M »), des rifs dansants (« Said A Blade Of Grass »), un jeu charnel et chantant (« Up and Down »)…

De Trust se dégage souvent une ambiance cinématographique, faites de textures aériennes soutenues par une rythmique tendue. Dumoulin, Eskelin et Weiss jouent une musique incontestablement différente, qui excite la curiosité.

Le disque

Trust
Jozef Dumoulin & The Red Hill Orchestra
Ellery Eskelin (ts), Jozef Dumoulin (kbd) et Dan Weiss (d)
Yolk Records
Sortie en novembre 2014

Liste des morceaux

01. « Sea Green » (4:49).
02. « Water Bears », Eskelin, Dumoulin & Weiss (3:32).
03. « M » (7:14).
04. « Sleeping Warriors », Eskelin, Dumoulin & Weiss (1:13).       
05. « Inner White » (4:18).
06. « Lord Blue Throat » (8:59).
07. « All the Dragons in our Lives » (2:19).
08. « Up and Down » (6:35).
09. « Now that I have a Human Body », Eskelin & Dumoulin (2:11).
10. « The Gate » (10:16).
11. « Said a Blade of Grass » (6:53).
12. « Sea Green » (4:48).

Toutes les compositions sont signées Dumoulin sauf indication contraire.


Circuit Rider
Ron Miles

Ron Miles se met sérieusement à la musique quand il intègre la Denver East High School au milieu des années soixante-dix. Il poursuit ensuite ses études à l’Université de Denver, puis à la Manhattan School of Music. De retour à Denver à la fin des années quatre-vingt, le trompettiste et cornettiste joue dans l’orchestre de Mercer Ellington, enregistre, entre autres, avec le saxophoniste Fred Hess ou le guitariste Bill Frisell, compte une dizaine de disques en leader et enseigne également à la Metropolitan State University of Denver.

En compagnie de Frisell et du batteur Brian Blade, Miles enregistre Quiver chez Yellowbird, en 2012. Le trio revient sur disque en décembre 2014, avec Circuit Rider toujours publié sur le label d’Enja, Yellowbird.

Au programme de Circuit Rider : cinq compositions signées Miles, deux thèmes de Charles Mingus, « Jive Five Floor Four », un thème peu repris, écrit en  1974, et « Reincarnation Of A  Lovebird » de l’album éponyme (1960), et un morceau de Jimmy Giuffre, « Two Kind Of Blues », qui figure sur le célèbre Jimmy Giuffre 3 (1957).

Cornet, guitare électrique et batterie : le format est rare… Dans un genre plutôt free, il y a bien le remarquable i.overdrive trio de Rémi Gaudillat, Philippe Giordiani et Bruno Tocanne, voire Tomas Fujiwara avec Ralph Alessi et Brandon Seabrook, ou, plus proche du rock, Nils Petter Molvaer,  Stian Westerhus et Erland Dahlen… Mais, dans tous les cas, ce n’est pas une formule qui court les scènes…

La pâte sonore de Circuit Rider est d’une grande homogénéité : sonorité claire, timbre ouvert, note précise, Miles évolue volontiers dans le registre medium aigu du cornet et joue mezzo forte (« Comma ») ; suites d’accords discrets, rifs légers et entraînants, motifs élégants, Frisell fait sonner sa guitare électrique quasiment comme une guitare acoustique (« The Flesh Is Weak ») ; un savant entrelacs rythmique, des lignes mélodieuses, un foisonnement de percussions, une finesse et une variété de frappes impressionnantes, Blade privilégie lui-aussi le son naturel de sa batterie (« Jive Five Floor Four »). Dans la plupart des morceaux, Blade assure la pulsation et maintient le trio sous tension, tandis que Frisell alterne unissons ou contre-chants et accompagnements sobres. Dans cet écrin de luxe, Miles n’a plus qu’à développer tranquillement son propos (« Reincarnation of a Lovebird »)... Les interactions en contrepoints de « Circuit Rider », les touches bluesy et le balancement de « Two Kind Of Blue » et les échanges élégants de « Reincarnation of a Lovebird » montrent que le trio n’a pas encore fini de tout raconter.

Circuit Rider est un disque moderne et sérieux, joué par des musiciens qui oscillent entre discussions à bâton rompu et introspection.

Le disque

Circuit Rider
Ron Miles
Ron Miles (bg), Bill Frisell (g) et Brian Blade (d).
Yellowbird – yeb7745-2
Sortie en décembre 2014

Liste des morceaux

01. « Comma » (9:07).                        
02. « Jive Five », Mingus (6:56).
03. « The Flesh Is Weak » (5:00).       
04. « Dancing Close and Slow » (8:50).                     
05. « Circuit Rider » (4:55).
06. « Reincarnation of a Lovebird », Mingus (7:07).                        
07. « Angelina            » (5:04).
08. « Two Kinds of Blues », Giuffre (9:41).

Toutes les compositions sont signées Miles sauf indication contraire.

11 janvier 2015

Waiting In The Toaster

En 2006, Grégoire Gensse monte The Very Big Experimental Toubifri Orchestra, un big band d’une vingtaine de musiciens, issus principalement de l’Ecole Nationale de Musique de Villeurbanne, mais aussi des conservatoires des régions lyonnaise et parisienne. Huit ans plus tard, l’orchestre sort Waiting In The Toaster chez Label Bleu.

The Very Big Experimental Toubifri Orchestra invite le trompettiste et vocaliste Médéric Collignon, les chanteuses Marion Chrétien et Noémie Lacaf, la violoncelliste Aëla Gourvennec et le rappeur Fish Le Rouge.

Gensse signe ou cosigne les neuf thèmes du disque et leur applique des titres humoristiques : « En attendant dans le grille-pain », « Le cow-boy juif », la suite Toubifri… A côté de Cendrillon (« Cenderella ») et Isaac Newton (« Newton Theorie »), dans « The Jewish Cowboy », The Very Big Experimental Toubifri Orchestra rend hommage au DJ québécois Josh Dolgin, alias Socalled, créateur du klezmer-hip hop. Quant à « Satu Hari » (« Un jour » en bahasa – Gensse est un grand amateur de Bali…), c’est une digression basée sur un morceau du compositeur baroque Marin Marais. Waiting In The Toaster est dédié au chanteur Matthieu Côte, disparu prématurément en 2008.

La musique part dans tous les sens et n’a que faire des sentiers battus. Les introductions sont loufoques : des voix lointaines qui évoquent des déclamations radiophoniques (« Wainting In The Toaster », « The Jewish Cowboy »), un brouhaha indescriptible (deuxième partie de la « Toubifri’s Suite ») ou, dans la première partie de la « Toubifri’s Suite », l’ouverture d’une symphonie interrompue par un monologue bouffon sur le bruit et la musique (John Cage n’est pas loin…)… Les morceaux sont construits sur des successions de tableaux dans les mêmes tons – rythmique brutale (« Waiting in the Toaster ») et unissons puissants (« Toubifri's Suite, Pt. III »)  – mais avec des développements très variés : « Newton Theorie » s’apparente à une chanson punk dans laquelle se glisse un chorus impromptu et élégant du trombone ; au milieu de l’ambiance rock de « Toubifri's Suite, Pt. I », la flûte cite brièvement « Autumn Leaves » et le morceau se conclut dans un joyeux délire général ; « The Jewish Cowboy » passe du funk au rap, soutenu par un chœur qui pourrait quasiment figurer dans une comédie musicale ; « Toubifri's Suite, Pt. II » démarre dans une ambiance festive aux accents klezmer, interrompu par un solo de clarinette astucieux, entre free et contemporain ; « Cenderella » s’articule autour d’un motif folklorique incantatoire et lancinant ; « Satu Hari » commence par des jeux de bouches, sifflements, respiration… avant que le bruissement ne s’amplifie graduellement en une tournerie majestueuse ; « Pause » alterne ritournelle folklorique et minimalisme mystérieux…

Avec les superpositions de voix à l’unisson, les assemblages de rifs, les rythmiques musclées, les jeux sur les regroupements de timbres, les chorus inopinés, les tutti frutti délirants… The Very Big Experimental Tobifri Orchestra possède une signature sonore particulièrement originale. Véritable déflagration sonore, Waiting In The Toaster est un album énergique et déjanté !

Le disque

Waiting In The Toaster
The Very Big Experimental Toubifri Orchestra
Félicien Bouchot, Emmanuelle Legros et Yannick Pirri (tp), Stéphanie Aurières, Thibaut Fontana, Antoine Mermet, Yannick Narejos et Benjamin Nid (sax), Elodie Pasquier (cl), Mathilde Bouillot (fl), Aloïs Benoit et Grégory Julliard (tb), François Mignot (g), Grégoire Gensse (p, ukulele), Mélissa Acchiardi et Lionel Aubernon (vib, perc), Lucas Hercberg (b), Corentin Quemener (d), avec Médéric Collignon, Fish Le Rouge, Marion Chrétien et Noémie Lacaf (voc), Aëla Gourvennec (vcl), Aurélien Joly (tp), Rémi Matrat (ts) et Aymeric Sache (as).
Label bleu – LBLC 6716
Sortie en novembre 2014 

Liste des morceaux

01.  « Waiting in the Toaster » (3:12).                      
02.  « Newton Theorie », Ismaël Colombani, Seb Radix & Gensse (6:58).  
03.  « Toubifri's Suite, Pt. I » (6:08).
04. « Satu Hari » d’après Marin Marais (8:05).      
05. « Toubifri's Suite, Pt. II » (4:26).             
06. « Toubifri's Suite, Pt. III » (6:37).
07. « The Jewish Cowboy », Gensse & Fish Le Rouge (7:52).          
08. « Cinderella » (9:13).
09. « Pause » (8:16).

Tous les morceaux sont signés Gensse sauf indication contraire.


7 janvier 2015


Carnets de jazz - Cabu in Jazz



« La plus belle invention du monde, après l’imprimerie, c’est le swing ! » Tout est dit, mais c’est encore mieux quand Cabuillustre son propos… Et c’est ce qu’il propose dans ses Carnets de jazz.
Voilà bientôt un quart de siècle que les caricatures de Cabu croquent librement le monde, parfois avec gentillesse, souvent avec férocité, toujours avec lucidité. Nul ne sera donc surpris que le Grand Duduche apprécie le jazz, tant celui-ci fait bon ménage avec l’humour et la liberté.
Cabu in Jazz, comme dit le sous-titre, rassemble les dessins qui ont noirci les carnets du caricaturiste, au fil des multiples concerts auxquels il a assisté. Des dessins « cabulistes » de toute beauté - Count Basie et Freddie Green (page 20), Monk(page 110) - aux caricatures « cabuesques » typiques - Miles Davis (page 89) - ou émouvantes, comme ce Michel Petrucciani qui danse sur son clavier (page 106), le lecteur retrouve avec plaisir un grand nombre d’étoiles qui ont fait l’histoire du jazz.
Fidèle à son esprit, Cabu ne se contente pas de caricaturer les musiciens ; il s’en prend aussi aux poncifs (« plus que le piano, l’instrument de Duke Ellington c’est l’orchestre »), au public, aux journalistes, aux clubs et, bien sûr, aux festivals et festivaliers, tout ce petit monde qui « fait des confitures de jazz pour cet hiver ».
Comme beaucoup de recueils de caricatures, les Carnets de jazz n’échappent pas à un petit côté fouillis qui a son charme, mais frise quand même le brouillon par moments. Le lecteur ne doit pas s’attendre non plus à retrouver tous les musiciens qu’il aime ; ce n’est pas un dictionnaire, et Cabu n’est pas un expert en jazz (Mingus lui aurait tiré les oreilles pour s’obstiner à l’appeler Charlie…). Les Carnets de jazz sont l’œuvre d’un amateur joyeux qui apprécie avant tout la musique qui balance, avec une prédilection affirmée pour les Big Bands. Il faut que ça bouge, que ça vive, que ça « scatte » ! Il ne veut pas de ces « chanteuses molles », comme Lisa Ekdall, « ce joli petit canard qui vient du congélateur [et] ne chante que des ballades aux O.G.M ».
Entre deux séries de dessins, de courtes biographies signées Stéphane Ollivier retracent le parcours des musiciens « fétiches » du dessinateur, de Cab(-u) Calloway à Duke Ellington en passant par Ella FitzgeraldSun RâLionel Hampton et bien d’autres.
En fin de compte, les Carnets du jazz remplissent leur rôle à merveille : refléter avec le sourire une tranche de l’histoire du jazz en France. Histoire que nous avons d’autant plus à cœur que, comme l’écrit joliment Cabu, « musique de libération, le jazz restera à jamais la musique de la délivrance ». Alors pour paraphraser le dessinateur, crions haut et fort : Cab, Cab, Cab, Cabuuuuuu !

Publié initialement le 27 septembre 2004 sur CitizenJazz

4 janvier 2015

Substantifique moelle au Triton

Akasha – éther en sanskrit – c’est le cinquième élément… Pour Yves Rousseau et son quartet, c’est le troisième disque… après Fées et Gestes (2000) et Sarsara (2005). Programme créé en 2012 au Centre des Arts d’Enghien les bains sur des images du vidéaste Patrick Volve, Akasha a été enregistré en 2014 à la Fabrique de Malakoff et sort chez Abalone en février 2015. Le quartet fête la sortie du disque le 20 décembre au Triton.

Le quartet de Rousseau repose sur une instrumentation peu courante : le violon de Régis Huby, les saxophones soprano et alto de Jean-Marc Larché et la batterie de ChristopheMarguet. Le quartet joue l’intégrale du répertoire d’Akasha. Les cinq morceaux sont signés Rousseau et reprennent l’un des éléments de la philosophie naturelle : « L’Eau » (trois mouvements), « La Terre » (un mouvement dérivé de « Nyamaha », composé dans les années 2000 pour le théâtre), « Le Feu » (deux mouvements) et « L’Air » (deux mouvements). Rousseau ajoute également « L’Ether » qui, dans certaines philosophies indiennes, est un élément supplémentaire caractérisé par le son… En dehors de « L’Ether », centré sur le quartet, chaque élément est associé à un soliste : « L’Eau » et le violon, « La Terre » et la contrebasse, « Le Feu » et le saxophone, « L’Air » et la batterie. Pendant le concert, Rousseau dédie « L’Air » au guitariste Mimi Lorenzini, décédé le 12 décembre.


Des courtes phrases vives et heurtées fusent en zigzag. Exposées à l’unisson, elles servent de mélodies-prétextes. Des motifs sourds et une sonorité vigoureuse d’un côté, un jeu puissant et luxuriant de l’autre : la rythmique gronde. Des couches harmoniques, mises en place par le violon électrifié, forment un fond dense et aérien. Le saxophone – soprano (coudé) ou alto – joint sa voix claire et nette aux chœurs ou s’aventure en solo, avec un sens de la mélodie frappant. Le concert – davantage d’espace pour les solistes – et le disque – une mise en son plus léchée – sont très proches, sans doute parce qu’Akasha a la forme d’une suite en cinq mouvements (sans ordre préconçu).  

« L’Eau » commence par une note en ostinato, la goutte, enregistrée par le violon et répétée en boucle. Le thème, moderne et tendu, est d’abord énoncé à l’unisson, sur l’ostinato lancinant. La contrebasse et la batterie poursuivent dans un registre charnel, puissant et lourd, tandis que le violon profite de sa sonorité chargée d’électricité pour fait un détour sur les terres du « rock progressif ». La deuxième partie de « L’Eau » démarre avec un morceau de bravoure d’Huby, qui joue un solo a capella dans la plus pure tradition des contrepoints baroques. Le troisième mouvement du morceau repose sur une tournerie assourdie de la contrebasse et des roulements mats et vifs de la batterie, sur lesquels le violon et le saxophone dialoguent dans une veine contemporaine, impressionniste.

« Le Feu » reste dans le même esprit que « L’Eau » : un unisson heurté pour exposer le thème, suivi d’une section rythmique qui installe un climat rock, tandis que le violon et le soprano restent davantage dans une ambiance contemporaine. L’impression se confirme avec le solo du soprano, d’une limpidité sophistiquée, sur un accompagnement dissonant et mystérieux du violon, un rif tendu de la contrebasse et des frappes nerveuses de la batterie. La tension est au rendez-vous !

Avec « La Terre », le quartet change de ton : Rousseau introduit le morceau avec un chant mélodieux, empreint de gravité. Les balais de Marguet et l’alto de Larché s’insinuent majestueusement dans le discours de la contrebasse, tandis qu’Huby bourdonne discrètement. La conversation du quartet dégage beaucoup de force et de dignité.

« L’Air » marque un retour à la construction et à l’environnement des morceaux « L’Eau » et « Le Feu » : unissons, contre-chants, motifs entêtants, effets électro, contrastes sonores, rythmique touffue et entraînante… qui s’amplifient progressivement pour atteindre un paroxysme de tension, très rock, accentué par une batterie tellurique !

Le concert s’achève sur « Ether » : après les cris du soprano qui se détachent sur les cliquetis de la batterie, la ligne minimaliste de la contrebasse et la nappe électro du violon, le mouvement se poursuit sur une mélodie élégante jouée en douceur par Larché sur un trio apaisé…

Akasha porte bien son nom et combine aussi bien des éléments philosophiques – eau, terre, feu, éther et air – que musicaux – musique contemporaine, rock progressif et jazz – avec une finesse d’écriture et une subtilité de jeu exceptionnelles

Le disque

Akasha
Yves Rousseau 4tet
Régis Huby (v), Jean-Marc Larché (as, ss), Yves Rousseau (b) et Christophe Marguet (d, perc).
Abalone – AB018
Sortie en février 2015

Liste des morceaux

01.  « L’Eau – Part I » (6:42).
02.  « L’Eau – Part II » (4:43).
03.  « L’Eau – Part III » (4:03).
04.  « La Terre » (6:31).
05.  « Le Feu – Part I » (2:53).
06.  « Le Feu – Part II » (9:41).
07.  « Ether » (4:46).
08.  « L’Air – Part I » (8:41).
09.  « L’Air – Part II » (7:07).

Tous les morceaux sont signés Rousseau.

A la découverte de… Jacques Vidal

Entre ses relectures de l’œuvre de Charles Mingus – dont Cuernavaca, disque sorti en septembre 2014 –, ses Concerts Thématiques au Sunside, son quintet avec la chanteuse Isabelle Carpentier, le saxophoniste Pierrick Pédron, le tromboniste Daniel Zimmermann et le percussionniste Xavier Desandre-Navarre, son quartet avec le guitariste Gilles Clément, le pianiste Richard Turegano et le batteur Eric Dervieu, son trio (Carpentier et Turegano) et tout le reste… le contrebassiste Jacques Vidal donne moult raisons pour partir à sa découverte !

La musique

Quand j’avais quatorze ans, j’habitais Athis-Mons où il y avait beaucoup de musiciens. Le père de l’un de mes amis était batteur amateur et jouait très régulièrement, entre autres avec Mowgli Jospin. Il m’invitait souvent pour écouter des disques… qui m’ont fait découvrir le jazz !

Comme il n’y avait pas de bassiste dans le coin, mes amis musiciens m’ont quasiment « imposé » de jouer de la contrebasse ! Je m’y suis donc mis et commencé son apprentissage en autodidacte. J’ai juste rencontré une fois un contrebassiste de l’harmonie municipale de Juvisy qui m’a montré en gros où placer les mains ! J’écoutais beaucoup de disques et reproduisais ce que je pouvais, comme je pouvais… A cette époque, à l’école de musique de Longjumeau, il n’y avait de pas professeur de contrebasse, mais Kenny Clarke y donnait des cours de batterie et je les ai suivis pendant un an.


Jacques Vidal © Jean-Baptiste Millot

Par la suite, j’ai rencontré un musicien qui m’a fermement conseillé de m’inscrire au conservatoire. J’ai d’abord atterri au conservatoire du dixième arrondissement de Paris, en classique, puis au conservatoire de Versailles, dans la classe de Jacques Cazauran. Ensuite, j’ai été pris dans l’Orchestre Pasdeloup et dans un orchestre de chambre.

De 1967 à 1974, je joue beaucoup : Magma, Mal Waldron, Graham Monchur IIITed Curson, Joachim Kuhn, Siegfried Kessler…  En 1973 j’ai monté TRIJOUMS, mon premier groupe ! Avec le guitariste Frédéric Sylvestre, rencontré en 1976, nous avons donné beaucoup de concerts et enregistré plusieurs disques. En 1978, j’ai pris des cours de piano. De 1983 à 1985 je suis parti enseigner la contrebasse classique à Taipei. De retour à Paris, je rejoue avec Christian Vander et Francis Lockwood, mais également avec Sylvestre, Florin Niculescu, Michel Graillier, Simon Goubert… et j’enregistre plusieurs disques, dont, en 1999, Ramblin’, un album important pour moi, car c’est un hommage à des contrebassistes. Je monte ensuite un septette qui sort Sans Issue, en 2005, puis d’autres disques autour de la musique de Mingus ou inspirée par Mingus.

Les influences

Difficile de répondre : j’aime beaucoup de choses différentes et ne m’arrête pas un style ou une période. Par exemple, au niveau de la dynamique, je citerais Glenn Gould, Ludwig van Beethoven… Mais on peut dire que le premier choc a été John Coltrane… et, bien sûr, Miles Davis, Bill Evans, Mingus – évidemment ! –, Paul Chambers, Scott LaFaro, Miroslav Vitous

Cinq clés pour le jazz

Qu’est-ce que le jazz ? Le jazz est une attitude, une façon de vivre… C’est ce qui m’a attiré à mes débuts.

Pourquoi la passion du jazz ? Le jazz permet à chacun de s’exprimer et d’obtenir des résultats d’une grande qualité avec ses moyens, même s’ils sont limités.

Où écouter du jazz ? Le mieux, c’est d’écouter du jazz en live dans des petits clubs, des petites salles, où l’on est proche des musiciens.

Une anecdote autour du jazz ? Evans ne voulait pas engager La Faro !!!!! Quand on sait ce qu’il est advenu de leur collaboration par la suite…



Les bonheurs et regrets musicaux

Ma plus belle réussite, dans le domaine musical, c’est d’avoir toujours l’envie de travailler, de faire de la musique… Et je regrette de ne pas avoir étudié la musique dès l’âge de trois ou quatre ans !

Sur l’île déserte…

Quels disques ? Johann Sebastian Bach, Gustav Mahler, Beethoven, Johannes Brahms… ou, encore, Gould, des symphonies dirigées par Claudio Abbado… Mais aussi Davis, Errol Garner, Ornette Coleman, Keith Jarrett, Django Reinhardt et du fado !

Quels livres ?  Fiodor Dostoïevski et Charles Dickens.

Quels films ? Tout Stanley Kubrick, mais surtout Orange Mécanique… Et Charlie Chaplin, Buster Keaton

Quelles peintures ? Vincent Van Gogh et Jérôme Bosch.

Quels loisirs ? Pas le temps pour des loisirs : il faut survivre et construire un radeau pour m’enfuir au plus vite de l’île déserte !

Les projets

Continuer... Je ne parle pas de projets concrets, même si j’ai bien une ou deux choses dans un coin de la tête !

Trois vœux…

1.   Rester en bonne santé pour jouer et travailler mon instrument le plus longtemps possible.

2.    Que les humains aient plus de considération envers les animaux…

3.  Que toute personne qui entreprend une activité artistique avec sincérité connaisse épanouissement et réussite !