22 novembre 2014

Mars 2014

Sons d’hiver 2014 – Partie III

12 février 2014
Le Théâtre de Rungis – Rungis
Les quatre cent places du théâtre de Rungis sont prises d’assaut pour une deuxième soirée placée sous le signe de la musique orientale (après le concert de Rabih Abou-Khalil au musée du Quai Branly quatre jours plus tôt). Et pour cause, après Naïssam Jalal et son quintet, c’est une autre star de l’oud (et du chant) qui monte sur scène : Dhafer Youssef.
Naïssam Jalal & Rhythms of Resistance
En 2004, Naïssam Jalal faisait partie de Sharkiat, le groupe du claviériste égyptien Fathy Salama, et avait notamment joué lors d’un concert organisé par le Centre Culturel El-Sawi, mais, malheureusement, le contexte « jazz fusion oriental » n’avait pas réellement permis de prendre toute la mesure de son jeu… Sons d’hiver répare cette injustice !
D’origine syrienne, flûtiste et joueuse de nay, Jalal a monté le quintet Rhythms of Resistance avec le saxophoniste ténor et soprano, mais aussi percussionniste, Mehdi Chaïb (Dgiz, Ocho y Media…), le violoncelliste et guitariste Karsten Hochapfel (Tam de Villiers,Alexandra GrimalMathieu Donarier…), le contrebassiste Mátyás Szandai (académie musicale Ferenc Lizst de Budapest, Ferenc Nemeth Quartet, Dániel Szabó…) et le batteur Francesco Pastacaldi(Jean-Louis, Fantazio, Jeanne Added…).




Rhythms of Resistance interprète six compositions de Jalal. En dehors peut-être du thème qui conclut le concert, « Les nomades », son écriture tient davantage de la musique occidentale : la première mélodie, impressionniste, évoque les compositeurs de début du vingtième ; avec la pédale de la contrebasse, la ligne continue du violoncelle et les contrepoints des soufflants, le deuxième morceau penche vers la musique baroque ; « Om Shali », la mère des martyrs, une pièce hommage aux morts de la guerre civile syrienne, est courte et sombre, dans une ambiance de musique contemporaine à la Olivier Messiaen… Evidemment, Jalal et ses compagnons intègrent également des éléments orientaux dans le traitement des rythmes, l’utilisation d’ornementations, le chorus de Chaïb à la darbouka (« Les nomades »), l’accélération du tempo dans « Beyrouth », qui évoque la musique des derviches tourneurs…
Le drumming de Pastacaldi est un mélange de puissance et de subtilité dans les poly-rythmes. Les lignes profondes de la contrebasse de Szandai mettent en valeur le timbre de la flûte. Les contrepoints du violoncelle d’Hochapfel font ressortir avec élégance les phrases du saxophone ténor et de la flûte (« les nomades »). A la guitare, Hochapfel accompagne les solistes avec des lignes d’accords discrètes et, dans le quatrième morceau, son solo est bien construit et tendu. Démonstratif avec sa darbouka (« Les nomades »), Chaïb met son saxophone ténor au service de Jalal en la doublant à l’unisson pour exposer les thèmes ou en soulignant sobrement les développements de la flûte et du nay. Les chorus du ténor sont dans une veine moyen-orientale (premier morceau) et swinguent rondement (quatrième morceau). Quant à Jalal, sa technique classique, son aisance rythmique et sa connaissance des musiques arabes lui permettent de fusionner avec réussite jazz, musique contemporaine et musique orientale. Dans ses chorus, bien cadencés, Jalal joue des lignes captivantes qui montent rapidement (« Beyrouth ») et qu’elle densifie, en marmonnant dans l’embouchure ou en jouant sur les harmoniques (« Les nomades »).
Mélodieuse sans mièvrerie, la musique de Jalal et Rhythms of Resistance reprend quelques ingrédients orientaux, mais elle est avant tout moderne et aussi bien ouverte aux influences de l’ouest que de l’est !
Dhafer Youssef Quintet & Chords
Deuxième joueur d’oud au programme de Sons d’hiver après Abou-Khalil, Dhafer Youssef propose une création avec son quintet habituel, accompagné d’un orchestre de vingt-six instruments à cordes, dirigés par le chef d’orchestre Laurent Goossaert, sur des arrangements deFrédéric Norel. Youssef est accompagné par le pianiste estonienKristjan Randalu (vu lors de Jazzycolors 2010 avec Tanel Ruben, entendu avec Ben Monder…), le guitariste norvégien Eivind Aarset(Nils Petter MolvaerMichele RabbiaTigran Hamasyan…), le contrebassiste anglais Phil Donkin et le batteur néerlandais Chander Sardjoe (Kartet, Rudresh MahanthappaDave LiebmanMark Turner…).
Pendant près d’une heure et demie, Youssef joue neuf compositions et, en bis, reprend l’un de ses thèmes, accompagné des cordes. Les mélodies sont de jolies ritournelles assez courtes, prétextes aux développements d’ensemble : en dehors de quelques rares interventions isolées, Randalu, Donkin et Sardjoe garantissent l’assise rythmique, tandis qu’Aarset plante les effets électro du décor et que les cordes assurent un fond sinueux et lyrique. La structure des morceaux s’apparente un peu à un concerto pour voix et oud. Après une courte introduction du piano, de la guitare, de l’orchestre ou de l’oud, le thème est annoncé à l’unisson, puis, soit à la voix, soit à l’oud, Youssef part dans ses développements. Les musiciens reprennent ensuite le thème pour conclure le morceau.



Avec l’oud, Youssef dialogue tour à tour avec les cordes, le piano, le quintet… Bien amplifié, l’oud a une sonorité chaude, servie par une jolie résonnance. Quand il chante, Youssef commence toujours dans un registre grave et puissant, avec une diction proche de la psalmodie, qui rappelle les muezzins, puis il change brusquement de registre et part en voix de tête, impressionnante de puissance, incantatoire, voire hypnotique. En outre Youssef vit sa musique avec une telle intensité, qu’il dégage un charisme magnétique. Avec ses pédales et ses claviers, Aarset déploie des nappes de sons électroniques sobres et sa guitare s’engage ça-et-là dans un rock psychédélique aérien. Pianiste au touché puissant, Randalu s’embarque volontiers dans un registre romantique, sans jamais perdre de vue la dynamique du rythme. Avec son gros son et sa pulsation robuste, Donkin joue un peu le rôle de boussole et permet à l’ensemble de garder le cap musical voulu par Youssef. Imposant et foisonnant, Sardjoe démontre une fois de plus sa maîtrise des poly-rythmes.
Basée sur une section rythmique jazz, un orchestre classique et un oud oriental, la musique du monde selon Youssef est une mosaïque colorée, dansante, légère et libre comme l’air.

13 février 2014
Théâtre Antoine Vitez – Ivry-sur-Seine
Après l’orient, retour à un free jazz énergique, avec une création du quartet d’Emile Parisien et une prestation inédite de BB&C. Après une brève introduction, Barontini laisse la parole au directeur technique du théâtre Antoine Vitez : Hugues Aubin a souhaité commenter la proposition du MEDEF de supprimer le régime des intermittents du spectacle, ce qui mettrait en danger les activités culturelles et artistiques en France… Après cetet prise de parole factuelle et politique, place à la musique.
Emile Parisien Quartet
L’équipe qui forme le quartet de Parisien est inchangée depuis sa fondation, en 2000 : Julien Touery est au piano, Ivan Gélugne à la contrebasse et Sylvain Darrifourcq à la batterie. La dernière création du quartet reste dans la lignée des trois disques sortis chez Laborie,Au-revoir porc-épic (2007), Original pimpant (2009) et Chien Guêpe(2012).
Le concert s’articule autour de trois morceaux d’une vingtaine de minutes chacun. Darrifourcq signe « Dieu m’a brossé les dents », qui ouvre la soirée, et « Haricot-guide », qui la clôt. Quant à Parisien, il a composé « Le chocolat ».



Première constatation : les quatre musiciens se connaissent sur le bout des notes. La musique circule avec fluidité de l’un à l’autre, les interactions coulent de source et les voix s’emboîtent naturellement. Deuxième constatation : les quatre musiciens s’amusent. Bonne humeur et humour font partie intégrante de leur musique. Troisième constatation : les quatre musiciens n’aiment pas la facilité et la redite, mais ne renient pas non plus l’héritage des anciens.
Les morceaux sont une succession de jeux sonores bruitistes contemporains, avec la contrebasse à l’archet, le piano dans les cordes, le saxophone en souffle continu et la batterie en mode percussion (« Dieu m’a brossé les dents »), de grouillements de voix qui font monter la pression brutalement (« Le chocolat »), mais aussi de chorus aériens qui se détachent au-dessus de la puissante section rythmique (« Dieu m’a brossé les dents ») et de dialogues free sur un tempo ultra-rapide (« Haricot-guide »).
Darrifourcq manie les percussions avec brio, s’élance d’un rythme à l’autre, démultiplie ses frappes, passe d’un chabada énergique à un blues appuyé et sa vitalité ne laisse aucun répit à ses acolytes. Gélugne est aussi à l’aise à l’archet dans une ambiance contemporaine concrète ou dans un mouvement empreint de majesté qu’en pizzicato dans une ligne de walking entraînante ou dans un ostinato pendulaire… Touery saute d’un jeu contemporain dans les cordes à un duo haletant avec le saxophone soprano, un chorus post-bop impétueux ou un solo free fulgurant. Loin de jouer le soliste accompagné par sa section rythmique, Parisien privilégie les échanges : ses pédales, riffs et notes tenues accompagnent les propos de ses collègues, tandis qu’en solo, il flotte en souplesse au-dessus du magma sonore rythmique ou part dans des embardées free, le plus souvent rejoint par le piano.
De la vigueur à revendre, une compréhension mutuelle indiscutable, un free contrôlé et une pulsation constante, l’Emile Parisien Quartet est un groupe qui mérite le détour.

BB&C
BB&C, c’est le saxophoniste Tim Berne, entendu récemment avec le contrebassiste portugais Hugo Carvalhais (Particula – 2013) ou avec son quartet (Snakeoil – 2012), le batteur Jim Black (AlasNoAxis) et le guitariste de rock alternatif Nels Cline (Wilco, Elliott SharpMike Watt…). La composition du trio n’est pas sans rappeler Big Satan, autre projet de Berne, avec Marc Ducret et Tom Rainey, ou le trio éphémère entre Ducret, Tony Malaby et Daniel Humair.
BB&C exécute trois improvisations totales. La première d’une quarantaine de minutes, une deuxième de près de vingt-cinq minutes et un bis d’une dizaine de minutes.



La construction des trois improvisations suit un schéma similaire : Berne lance le morceau avec des motifs circulaires ou des sauts d’intervalles autour d’une note pivot, Cline entre dans la danse avec des couches sonores électro, puis Black balance ses frappes mates et furieuses dans la bagarre. Le trio décolle alors rapidement pour atteindre son altitude sonore de croisière, proche de la stratosphère ! Pendant les courtes et rares escales, BB&C superpose un bourdon au saxophone alto avec un bruissement des cymbales et des effets électriques de la guitare (souffle et chant sur les cordes dans l’improvisation numéro 1). Calme et méthodique, Berne développe ses boucles, qu’il émaille de lignes mélodiques dissonantes et courtes, jusqu’à un point de tension, accentuée par la section rythmique, qui lui sert de rampe de lancement vers les aigus. Black est un cogneur : il en met partout, très fort, sans hésiter à jouer un binaire violent afin d’atteindre un paroxysme sonore décapant ! Quant à Cline, il est visiblement dans son élément dès que l’ambiance tourne au rock alternatif, avec une batterie véhémente et un saxophone alto strident. Des accords saturés aux tourneries punk, le guitariste penche clairement vers un rock progressif noisy.
Oreilles sensibles, s’abstenir : BB&C fait péter les décibels ! Une musique brutale qui peut mettre knock-out, comme un match de boxe…
La vingt-troisième édition de Sons d’hiver a encore réservé son lot de surprises et démontré, une fois de plus, que le métissage des genres peut être une source de richesse inépuisable !
Un grand merci à Valérie Mauge

Sons d’hiver 2014 – Partie II

2 février 2014
Théâtre Paul Eluard – Choisy-Le-Roi
Detroit et New-York s’invitent à Choisy-Le-Roi par le biais de la pianiste Geri Allen, en solo, et du batteur Milford Graves, en quartet.

Geri Allen
Motown & Motor City Inspirations
Formée au bop par Marcus BelgraveKenny Barron… Allen fait ensuite partie du groupe fondateur de M-Base. Pianiste éclectique, elle joue aussi bien avec Charlie Haden et Paul Motian ou Wallace Roneyqu’Ornette ColemanJulius HemphillLester Bowie ou Betty Carter. Le concert solo d’Allen, encore inédit en France, est un hommage à sa ville natale, Detroit, le célèbre label de soul et R’n’B créé en 1959 parBerry Gordy, Motown (contraction de Motor Town) et, bien sûr, l’automobile (Motor City).



Le répertoire est tiré de Grand River Crossings: Motown and Motor City Insipirations, disque sorti chez Motema, en septembre 2013. A part « Let It Be », des Beatles, Allen interprète essentiellement des morceaux puisés dans le répertoire de la Motown : « Tears Of A Clown » (Stevie WonderHank Crosby et Smokey Robinson), « That Girl » (Wonder), « Baby I Need Your Lovin’ », « Love Is Like An Itching In My Heart » et « Stoned Love » (The Supremes), « Inner City Blues » et « Save The Children » (Marvin Gaye). Allen joue aussi des compositions de musiciens liés à Detroit : « Wanna Be Startin’ Somethin’ » (Michael Jackson), « The Smart Set » (Roy Brooks), « Space Odyssey » (Marcus Belgrave) et « Nancy Jo » (signé Gerald Wilson, qui a composé une suite en l’honneur de Detroit, en 2009). Quant à « Grand River Crossings » et « In Appreciation », il s’agit d’interludes composés par Allen.
Aucune précipitation dans le piano d’Allen, mais une assurance tranquille servie par un touché clair et net, et un phrasé limpide. A l’instar du style de Motown, ses interprétations dégagent un groove indiscutable : la main gauche joue des motifs vigoureux pendant que la main droite déroule des lignes nerveuses, dans une veine qui s’approche parfois du bop. La lecture des thèmes de la Motown par la pianiste est quand même plus intimiste et moins « paillettes » que les originaux. Allen déploie une large palette de jeu : douceur et élégance avec un zeste de lyrisme dans les tempos lents, accents folk et ostinatos qui évoquent Keith Jarrett, touches bluesy, passages contemporains pas si éloignés d’Anthony Davis
A partir de matériaux R’n’B’, soul, funk… Allen développe un jazz mainstream, parsemé de trouvailles et de traits modernes, qui donnent du piquant et de la personnalité à sa musique.

Milford Graves Quartet
Chantre des percussions free et toujours aussi fringuant à près de soixante-treize ans, Graves baigne dans l’avant-garde depuis ses premiers gigs avec Giuseppi Logan, dans les années soixante. D’Hugh Masekela à Cyrille en passant par Bill DixonDon PullenAlbert AylerOrnette Coleman… Graves a accompagné le gotha du free jazz. Les années quatre-vingts dix et deux mille l’ont vu enregistrer pour Tzadik, notamment avec John Zorn. Le quartet de Graves est un véritable All Star : le saxophoniste ténor Charles Gayle, autre vétéran du free (soixante-quinze ans…) déjà présent à Sons d’hiver 2013 aux côté de Kidd Jordan, un contrebassiste incontournable du jazz contemporain, William Parker, et un pianiste canadien, moins connu, mais qui a joué avec Don PullenJaki ByardBilly Bang… : D.D. Jackson.



Barontini annonce de la part de Graves que le concert est dédié aux musiciens de jazz traditionnels : le quartet passe à la moulinette free des morceaux classiques du répertoire. « Donna Lee » (Charlie Parker), « Afro Blue » (Mongo Santamaria), « Wade in the Water » (negro spiritual traditionnel), « Spirits Rejoice » (Ayler), « Oop-Pop-A-Da » (Dizzy Gillepsie) semblent surgir ça-et-là, mais la transfiguration des morceaux est telle que le jeu des devinettes s’avère plutôt ardu ! Graves entre d’ailleurs immédiatement dans le vif du sujet : démarrage imposant avec des roulements furieux sur les peaux, bientôt soutenus par le foisonnement des cymbales. C’est dans cette atmosphère survoltée que Jackson, puis Parker, font leur entrée, après avoir été présentés par Graves. L’introduction terminée, Parker lance un motif d’autant plus entêtant que la batterie repart dans une furie de frappes et que le piano martèle des clusters brutaux. Le trio pousse la puissance des instruments acoustiques à leur paroxysme. A la fin de cette courte improvisation, Gayle joue une mélopée aylérienne, fragile et écorchée. Quand la section rythmique se met de la partie, Gayle s’enfuit dans les aigus, seule issue possible pour émerger au-dessus de la mêlée sonore enragée qui se joue entre Grave, Parker et Jackson. Les morceaux suivants continuent dans la même veine : un piano musclé, une contrebasse qui gronde, une batterie qui en met partout et un saxophone ténor qui fait tout ce qu’il peut pour faire entendre ses cris perçants. Ici-et-là, le quartet calme son ardeur, juste le temps d’un court chorus de Gayle, de Jackson ou de Grave, qui psalmodie « à l’africaine ».
Grave place sa musique sous le signe de la frénésie et de la tension et, à l’instar du Roscoe Mitchell Trio, le Milford Graves Quartet propose une forme de free jazz qui fait désormais partie du patrimoine de la musique.

6 février 2014
Salle Le Marché – Cachan
Comme le théâtre Jacques Carat de Cachan est en travaux, c’est la salle du Marché qui accueille les deux concerts du 6 février : le Michel Edelin Quartet ouvre la soirée avec son invité, le tromboniste américain Steve Swell, et The Turbine! convie Marc Ducret pour la deuxième partie…

Michel Edelin Quartet & Steve Swell
C’est avec son quartet Résurgence – disque éponyme paru chez RogueArt en 2013 – que le flûtiste Michel Edelin invite le tromboniste américain Steve SwellRésurgence est composé de Jacques Di Donatoau saxophone soprano et à la clarinette, Simon Goubert à la batterie et Stéphane Kerecki à le contrebasse (qui remplace Jean-Jacques Avenel, habituel compagnon de route d’Edelin). Quant à Swell, peu connu de ce côté-ci de l’Atlantique, il anime pourtant la scène du jazz américain depuis les années soixante-dix et a joué aussi bien avec Lionel Hampton que Cecil Taylor



Le programme du concert s’articule autour de compositions de Swell et d’Edelin. Le quartet et son invité brouillent les cartes : ils passent de la musique contemporaine, comme les échanges vifs et minimalistes dans « Persistence of Invention » ou l’introduction de « Simon’s Bubbles », à des passages bluesy (« Elegy For Roy Campbell »), un morceau à la fois dissonant et groovy (« Tanto Lowana » - orthographe approximative), une marche un peu déjantée qui se mêle presque à un concerto pour flûte (« It’s Somewhere About Here »), des pavanes (« Elegy For Roy Campbell » et « Marche solennelle des aqua zigs » - orthographe approximative)… La complicité entre les trois soufflants est palpable comme, par exemple, dans l’introduction bruitiste de « Persistence of Invention » ou dans les contrepoints élégants de « Marche solennelle des aqua zigs ». Si leur trois voix se fondent le plus souvent dans des dialogues savoureux (« It’s Somewhere About Here »), Edelin, Di Donato et Swell prennent également des chorus qui rivalisent d’ingéniosité (« Tanto Lowana »). Le tromboniste prend aussi un chorus poignant en hommage au trompettiste Roy Campbell, disparu prématurément le 9 janvier 2014. Edelin se montre particulièrement expressif dans le solo a capella de « Persistence of Invention ». Quant à Di Donato, aussi lumineux à la clarinette qu’au saxophone soprano, et toujours en verve, il s’amuse sur le « Rhythm A Ning » de Thelonious Monk (« Simon’s Bubbles »), ce qui donne à Swell l’idée de jouer avec le « St Thomas » de Sonny Rollins
La musique du quartet et de Swell explore donc des contrées diverses, mais qui ont toutes un point commun : une forte présence rythmique. Du début à la fin du concert, Kerecki et Goubert maintiennent une tension énorme ! Avec son gros son boisé et profond (« Tanto Lowana »), Kerecki alterne riffs entrainants (« Persistence of Invention »), running bass virtuose (« Simon’s Bubbles ») ou walking bass dansante (« It’s Somewhere About Here »), lignes majestueuses (« Elegy For Roy Campbell »), pédale hypnotique (« Marche solennelle des aqua zigs »), jeu imposant à l’archet (« It’s Somewhere About Here »)… Pendant ce temps, Goubert joue de sa batterie avec une maestria évidente : le groove à fleur de peau (« Tanto Lowana »), la cymbale véloce (« Simon’s Bubbles »), le chabada impeccable (« Elegy For Roy Campbell »), le touché perspicace et musical (« Marche solennelle des aqua zigs ») et une démonstration grandiose, avec un solo d’anthologie dans « It’s Somewhere About Here ».
Les cinq partenaires sont des vrais joueurs : le concert du Michel Edelin Quartet et de Swell regorge d’inventivité et entrelace avec bonheur mélodies contemporaines, embardées free et rythmes groovy.

The Bridge #3
The Turbine! & Marc Ducret
The Bridge, créé par Alexandre Pierrepont en 2013, vise à développer les collaborations entre les musiciens français et ceux de Chicago. The Turbine! ne vole pas son nom car il s’agit d’un quartet de choc constitué de deux contrebasses et deux batteries : Harrison Bankhead (entendu entre autres avec Oliver LakeVon Freeman,Roscoe Mitchell…), Benjamin Duboc (Jean-Luc GuionnetEdward PerraudDaunik Lazro…), Ramon Lopez (Agustí FernandezArchie SheppJean-François Pauvros…) et Hamid Drake (Fred Anderson,Nicole MitchellDavid Murray…). Ce quartet tonitruant invite le guitariste explosif Marc Ducret, et William Parker se joint également à la fête !
Personne n’attend d’un groupe pareil qu’il pousse la chansonnette ! Et, de fait, le concert est un feu d’artifice sonore de plus d’une heure et quart… Avec le bis, le sextet joue quatre pièces totalement improvisées. A l’archet ou en pizzicato, les contrebasses grognent, crient, et vrombissent des phrases qui se partagent entre musique contemporaine et free. Ça-et-là, un riff groovy et entêtant, parsemé de slaps, ou une walking véloce vient s’immiscer dans ces grondements furibonds. Loin d’étouffer les grand-mères, les deux batteries interagissent en toute subtilité : poly-rythmes discrets, percussions furtives, foisonnement discret, frappe binaire souple… L’unique représentante du monde de l’aigu, la guitare électrique, batifole dans cette ambiance « quarantièmes rugissants » : cris stridents, pleurs saturés, phrases funky distordues, lignes free rock noisy, crépitements déchainés…



Côté musicien : imposant, Bankhead jongle entre free et groove ; attentif à tous, Duboc met sa sonorité ample au service des autres ; énergique et astucieux, Lopez joue avec un sens des nuances à toute épreuve ; toujours aussi enthousiasmant, Drake mêle subtilement tradition et modernité ; lumineux et libre comme l’air, Parker s’engage dans The Turbine! Comme s’il s’agissait de sa propre musique ; imprévisible et vif, Ducret est le roi de l’inouï !
The Turbine! porte bien son nom : la musique du sextet entraîne les auditeurs dans des tourbillons musicaux endiablés, comme s’ils étaient dans une centrifugeuse…

8 février 2014
Théâtre Claude Lévi-Strauss du musée du quai Branly – Paris
Rabih Abou-Khalil
Depuis quelques années, le musée du quai Branly a pris l’habitude de coproduire un concert dans le cadre de Sons d’hiver. Après Living by Lanterns de Mike Reed en 2013, c’est Rabih Abou-Khalil qui se présente sur la scène du théâtre Claude Levi-Strauss.
Depuis le début des années deux mille, Abou-Khalil joue le plus souvent en quintet, avec Michel Godard au tuba, Gavino Murgia au saxophone soprano, Luciano Biondini à l’accordéon et Jarrod Cagwinaux percussions. Une fois n’est pas coutume, cette fois il joue en trio, accompagné de Biondini et Cagwin.



Depuis Compositions & Improvisations (MMP, 1982), Abou-Khalil a mêlé son oud et ses arabesques à quasiment tous les genres : jazz (Blue Calmel – ENJA, 1992), world (Em Português – ENJA, 2008), fusion (Yara– ENJA, 1999), free (Journey To The Centre Of An Egg – ENJA, 2005), musique de chambre (Arabian Waltz – ENJA, 1995) et symphonique (Trouble In Jerusalem – ENJA, 2010)… Cet éclectisme, cette acuité musicale et cette volonté de métissage des genres pourraient rapprocher sa démarche de celle de Richard Galliano. La plupart des huit morceaux du concert sont tirés de Hungry People – sorti chez World Village en octobre 2012. Abou-Khalil reprend également « Rabou-Abou-Kabou » (Blue Calmel) et « L’histoire d’un parapluie » (Morton’s Foot – ENJA, 2004).
D’humeur joviale, Abou-Khalil présente les morceaux avec des anecdotes facétieuses. « L’histoire d’un parapluie » est un conte bouffon dans lequel un explorateur norvégien part à la recherche du Pôle Nord pour finir desséché sous le soleil d’Arabie Saoudite… avec son parapluie. « If You Should Leave Me… » est un hommage à une femme, mais le titre complet c’est : si tu me quittes, je dois en trouver une autre… «  Rabou-Abou-Kabou » se réfère aux nombreuses erreurs d’orthographe faite sur son nom quand il s’est installé à Munich, à la fin des années soixante-dix. Avec « Banker’s Banquet », il raille les banquiers et la nourriture anglaise. Quant à « Dreams Of A Dying City », c’est l’évocation de la guerre civile au Liban. Enfin, constatant qu’il n’est pas facile de trouver un titre consensuel pour un morceau porteur d’un message universel, Abou-Khalil choisit une valeur sûre : « Shaving Is Boring, Waxing Is Painful » (se raser c’est ennuyeux, s’épiler ça fait mal) !
« If You Should Leave Me… » et « Dreams Of A Dying City » sont les deux seuls morceaux solennels et graves de la soirée, avec, dans le premier, un chorus d’Abou-Khalil qui passerait pour de la musique classique arabe. Les six autres pièces sont vives et entraînantes qui suivent souvent la structure classique du jazz : thème, solos, thème. Cagwin est à la fête car les rythmes sont primordiaux dans la musique d’Abou-Khalil. Multiples et complexes, ils assurent non seulement la pulsation, mais aussi l’ambiance des morceaux : lourde (« Hats And Cravats »), chaloupée (« Rabou-Abou-Kabou »), touffue (« L’histoire d’un parapluie »)… Cagwin joue également avec les nuances sonores pour ajouter de la tension, comme par exemple dans le solo de « Banker’s Banquet ». La sonorité de l’accordéon se marie d’autant mieux à celle de l’oud, que l’approche musicale de Biondini est en parfaite osmose avec celle d’Abou-Khalil. Quand l’accordéon et l’oud sont à l’unisson, les thèmes gagnent en intensité (« Shaving Is Boring, Waxing Is Painful »). Biondini accentue également le caractère dramatique de « Dreams Of A Dying City » en doublant des parties de phrases d’Abou-Khalil. Ses solos, plein de vitalité, passent des mélismes moyen-orientaux (« L’histoire d’un parapluie »), pour lesquels l’accordéon est un instrument parfaitement adapté, à du jazz musette (« Hats And Cravats »), des passages modernes avec des effets de touches dissonants (« Shaving Is Boring, Waxing Is Painful »)… Abou-Khalil possède un sens de la mélodie (« If You Should Leave Me ») et une maîtrise rythmique (« Hats And Cravats ») remarquables. Grave, véloce et brillant, le chorus de « Rabou-Abou-Kabou » est un véritable cas d’école. En expert des maqâm, Abou-Khalil jongle avec les ambiances et joue une musique particulièrement expressive.
Mélodies et rythmes, humour et gravité, légèreté et virtuosité… Le concert d’Abou-Khalil – Biondini – Cagwin enrichit la panoplie des concerts de Sons d’hiver et permet d’explorer des contrées totalement différentes de celles visitées lors des soirées free et autres expériences d’avant-garde.

Sons d’hiver 2014 – Partie I

Pouvoir écouter un melting-pot musical dans lequel se mélangent joyeusement jazz, hip-hop, funk, flamenco, rock, punk, musiques du monde… n’est pas si fréquent. Pourtant, comme chaque année, de fin janvier à mi-février Sons d’hiver régale nos oreilles avec une programmation toujours originale et particulièrement riche. Pour l’édition 2014, Fabien Barontini et son équipe ont prévu trente-et-un concerts et six conférences, dans onze de villes du Val de Marne et à Paris. Il y en a pour tous les goûts, sans compromis sur la qualité de la musique.

23 janvier 2014
Auditorium Jean-Pierre Miquel – Vincennes
Martial Solal & Bernard Lubat
L’auditorium Jean-Pierre Miquel de Vincennes fait salle comble pour le concert inaugural de Sons d’hiver. Il faut dire que l’affiche est inédite et alléchante : Martial Solal et Bernard Lubat aux pianos ! Bien sûr, Solal a déjà joué avec Lubat, mais ce dernier était à la batterie quand ils enregistrèrent Locomotion en 1974 (avec Henri Texier à la basse électrique).


Près de trois cent spectateurs attentifs assistent aux solos de Lubat et de Solal, avant que les deux hommes ne s’assoient face à face pour des duos échevelés. C’est Lubat qui commence le set avec une pièce d’environ vingt-cinq minutes. Avec ses longues lignes sinueuses arpégées, entrecoupées de riffs touffus, de passages solennels, de motifs dissonants ou de contrepoints, son improvisation peut faire penser à de la musique contemporaine lyrique. Toujours espiègle, Solal commence par annoncer que, contrairement à son habitude, il ne va jouer aucun standard, mais uniquement des compositions personnelles. Il cite ensuite les morceaux du programme et la date à laquelle ils ont été composés : « Coming Yesterday » (1978), « La couronne de Flore » (1968), « Histoire de Blues » (2008), « Zag-zig et zig-zag » (une combinaison de l’un de ses thèmes écrit en 1999, avec un morceau écrit par sa fille Claudia Solal, en 2003), « In and Out » (1995 pour un duo avec Johnny Griffin), et « Hommage à Tex Avery » (une improvisation titrée en 1994). Le style de Solal se reconnaît immédiatement : un touché alerte et puissant, deux mains qui jouent au chat et à la souris, des phrases en zigzags truffées de citations, des idées en mobilité constante, de l’humour au bout des doigts, des petites formules juxtaposées, des pièces courtes (autour de cinq minutes)…
Quand Lubat rejoint Solal, le concert commence de manière solennelle avec des pédales imposantes dans les aigus, qui alternent avec des phrases denses et rythmiques. Ce démarrage emphatique, avec parfois des accents romantiques, est parsemé d’humour, glissé sous forme de riffs. Au détour d’une phrase, « Caravan » vient se mêler au discours des pianistes qui, avant de partir dans une course-poursuite amusante, prend une tournure rythmique, porté par des block-chords vigoureux. Les deux musiciens interagissent avec beaucoup de perspicacité et de bonne humeur ! « Summertime » sert de prétexte pour un passage mélodieux, mais qui ne le reste pas longtemps : Lubat et Solal privilégient avant tout le « jouet » et bondissent d’une idée à l’autre. Après une courte référence au boogie-woogie, la musique s’emballe avec une main en walking et les autres qui foisonnent sur les claviers. L’improvisation s’achève dans un climat Debussyste.
Après un bis enthousiaste, Solal lance un air d’opérette, repris au vol par Lubat. L’improvisation qui suit évoque la musique du vingtième, un peu dans le style d’Erik Satie, avec un rythme heurté, des motifs courts, des phrases vives et répétées, des nuances sonores (d’une frappe violente sur la table du piano à une pédale dans les aigus)…. Les échanges sont vifs à souhait et les citations nombreuses : « Tea For two » est suivi d’« Autumn Leaves », qui donne l’occasion à Lubat de conclure plaisamment : « les feuilles mortes se rappellent à la masse… ». Le public n’a toujours pas l’intention de laisser partir les deux hommes et réclame un deuxième bis. Solal part sur les chapeaux de roue avec « Oleo » de Sonny Rollins, puis les deux musiciens développent le thème sur un stride entraînant avec une walking et des touches bluesy…
Impétueux et tendus, l’échange de notes entre Lubat et Solal est un cocktail pétillant qui ouvre à merveille Sons d’hiver !

24 janvier 2014
Auditorium Jean-Pierre Miquel – Vincennes
Retour à Vincennes pour cette deuxième soirée placée sous le signe du free jazz, avec un concert en solo du pianiste Anthony Davis, suivi du trio d’une star de l’AACM, Roscoe Mitchell.

Anthony Davis
Compositeur d’opéras prolixe, Davis s’est également fait un nom dans le jazz aux côtés d’Oliver LakeAnthony BraxtonGeorge Lewis… et de Wadada Leo Smith, avec qui il se produit à Sons d’hiver, le 25 janvier, dans le cadre du projet Ten Freedom Summers.


Davis entame son solo sur une série de variations inspirées par Olivier Messiaen. La musique de Davis s’inscrit d’emblée dans la lignée de la musique contemporaine. Grâce à une indépendance des mains remarquable, le pianiste superpose les effets les plus variés dans un méli-mélo rythmique particulièrement complexe : crépitements de notes, staccatos, pédales, contrepoints de notes extrêmes, accords puissants… Séparées par de courtes transitions mélodieuses, des variations évoluent également en mouvements circulaires qui s’appuient sur des ostinatos hypnotiques, un peu dans le style deGyörgy Ligeti. Après une vingtaine de minutes, Davis passe au deuxième morceau : une variation pour piano sur un air d’Amistad, un opéra qu’il a composé à la fin des années quatre-vingts dix et que le Lyric Opera of Chicago a présenté en 1997. Davis démarre ses variations de manière minimaliste, puis il part dans un passage qui balance allègrement, avec une ligne rapide à la main gauche et un bourdon joué à la main droite. Les dix minutes que dure ces variations laisse une impression de musique « sérieuse », mûrement réfléchie... « Shimmer » contraste totalement avec les deux premiers morceaux. Composé en 2010 pour Cerulean Landscape, un disque avec le saxophoniste Jason Robinson (Clean Feed – CF 198), le morceau est lyrique et tranquille, avec des contrechants entre la main droite et la main gauche qui viennent mettre du piment dans les propos du pianiste. Davis n’annonce pas les deux morceaux qui concluent le concert. Le premier démarre par un balancier puissant, basé sur deux pédales en alternance, puis repart dans des boucles rapides qui évoluent par imbrication. Quant au dernier thème, avec sa puissance et ses dissonances, il évoque Thelonious Monk avec une présence rythmique moins marquée et quelques passages contemporains.
Constructions robustes et technique infaillible, Davis propose une « musique contemporaine free » de solide facture.

Roscoe Mitchell Trio
Figure emblématique de l”Association for Advancement of Creative Musicians depuis 1965 et fondateur de l’Art Ensemble of Chicago, Mitchell présente un trio avec Hugh Ragin, trompettiste et bugliste issu de la scène de Chicago, élève de Mitchell à la fin des années soixante-dix et partenaire assidu de David Murray, et Tyshawn Sorey, batteur, pianiste et tromboniste de New-York, passé par les groupes deDave Douglas et de Steve Coleman.


Mitchell lance le concert par des jeux de bouche, bientôt imité par Ragin et Sorey (au trombone). Entre chant de baleines, basse-cour et sous-bois, le trio s’amuse avec la matière sonore : cris suraigus, souffles rauques, stridences, exhalaisons sourdes, murmures étouffés… Mitchell alterne flûte, saxophone soprano et saxophone alto (avec lequel il a timbre ample et agréable qui rappelle un peu celui d’Albert Ayler) et Ragin passe de la trompette à la trompette piccolo. Quant à Sorey, après le trombone, il s’assoit au piano, qu’il utilise comme un instrument rythmique – block chords avec les coudes, les points, les bras... Après une vingtaine de minutes, le trio passe d’un jeu note-à-note heurté à une bousculade de phrases dans lequel les instruments à vent s’appuient sur les block-chords du piano. Sur un solo sophistiqué de Ragin, Sorey rejoint la batterie. La musique alterne alors bruissements cinématographiques, déchainements aylériens et passages théâtrales à la trompette. Après plus de cinquante minutes intenses, le trio joue un bis dans lequel Sorey revient au trombone. Le morceau commence également avec des échanges de notes isolées, modulations, motifs abrégés, phrases écourtées… Le tout sur un rythme débridé, comme une discussion à bâton rompu.
Le Roscoe Mitchell Trio est un jusqu’au-boutiste de la sculpture sonore. Sa musique expressionniste intemporelle rappelle que le free jazz de l’AACM est désormais une base classique de la Great Black Music.

25 janvier 2014
Théâtre Jean Vilar – Vitry-sur-Seine
Direction Vitry-sur-Seine pour Waves, une création de Kyle Austininspirée par Bud Powell et Thelonious Monk, et le Wadada Leo Smith Golden Quartet, inédit en France.

Waves
Austin est plus connu sous le pseudonyme HPrizm ou High Priest, membre du groupe de rap électronique Anti-pop Consortium. HPrizm a constitué le trio Waves avec le saxophoniste new-yorkais Steve Lehman – Braxton, Vijay IyerJason Moran… – et le pianiste d’origine cubaine David Virelles – Andrew CyrilleMark TurnerHenry Threadgill… Pour le projet, basé sur des samples de Powell et Monk, HPrizm a également invité Wadada Leo Smith et le vidéasteEmmanuel Pidre.
« Waves » commence par une séquence dans laquelle HPrizm envoie une rythmique sourde ponctuée de splash électro, tandis que le piano alterne block chords et motifs qui fusent, que l’alto zézaye et que la trompette lance des saillies minimalistes. La suite est emmenée par HPrizm qui passe d’une imitation de batterie à des stridences électro, reprises par Lehman et Smith. Après un court intermède de spoken words, HPrizm joue un ostinato qui permet à Smith de prendre un chorus majestueux, mis en relief par sa superbe sonorité puissante et veloutée. Suit un passage touffu dans lequel le quartet part dans tous les sens et qui débouche sur un bourdonnement de Lehman, superposé aux effets bruitistes des machines. Sur un roulement sourd et des accords plaqués de Virelles – dont le timbre se dissout souvent dans l’ensemble – Lehman déroule une ligne fragile et aérienne. Alors que les boucles d’HPrizm vrombissent, Smith et Virelles lancent des motifs rapides et minimalistes, puis Smith et Lehman dialoguent avec verve. Après un peu plus de trente minutes, « Waves » s’achève sur une nappe électro qui évoque un orgue d’église. Le concert se conclut sur une courte pièce : cinq minutes d’une boucle rythmique hypnotique grave et sourde derrière laquelle apparaissent en filigrane les lignes de l’alto et de la trompette.
Pendant la musique, Pidre projette des portraits de Monk et Powell en noir et blanc, qu’il décompose en lignes et courbes géométriques, un peu comme un fonds d’écran.
L’analyse du mariage des timbres, des interactions entre les musiciens et de l’équilibre des volumes sonores entre électro et acoustique montrent que, en concert, HPrizm tient clairement le rôle-titre : trompette et saxophone s’adaptent aux motifs électro, qui emportent tout sur leur passage…

Wadada Leo Smith’s Golden Quartet
Ten Freedom Summers
Le deuxième concert de la soirée mêle aussi musique et images et évoque également les conditions de vie des noirs américains au vingtième : Ten Freedom Summers fait référence à la première décennie du Mouvement des droits civiques. Smith est accompagné d’Anthony Davis au piano, d’Ashley Walters au violoncelle, qui remplace au pied levé John Lindberg, le contrebassiste habituel du quartet, et du fidèle Pheeroan Aklaff à la batterie.


Jesse Gilbert et Maile Colbert sont en charge des vidéos et mélangent des images du quartet filmées sur le vif avec des photos liées à des épisodes des droits civiques : Malcolm X, portraits de victimes de la ségrégation, manifestations… Leur prestation habile, souvent émouvante, convainc peut-être davantage pour le sujet traité que pour l’adéquation avec la musique, pas toujours évidente.
Aklaff introduit le concert avec l’un de ces solos fantastiques dont il a le secret, une puissance en suspension : des frappes imposantes et rapides sur les peaux, séparées par des silences et des splash sur les cymbales. Quand la trompette – puissante, ample, claire – le piano et le violoncelle – grouillants –  entrent en jeu, la musique se fait dense et foisonnante. Il y a toujours cette dualité entre tentation groovy et attirance abstraite : la batterie animale opposée au piano et violoncelle contemporains, le tout lié par la trompette. Ce premier mouvement terminé, Smith lance le deuxième avec un monologue minimaliste expressionniste : effets de souffles, harmoniques, silences, touches… Le duo qui suit, entre le violoncelle et la batterie, reste dans un registre de musique contemporaine. Impression renforcée quand le piano et la trompette ajoutent leurs motifs mystérieux. En solo, la batterie d’Aklaff, grandiose, s’appuie sur un jonglage entre peaux et métal des plus impressionnants ! Pris sur un tempo plutôt lent, il n’est pas toujours facile de suivre la trame du morceau (plus de trente-cinq minutes), avec ses discours souvent complexes et heurtés, soutenus par une batterie costaude. Le deuxième volet du concert commence dans une ambiance contemporaine langoureuse, minimaliste, jusqu’à ce qu’Aklaff finisse par mêler ses frappes imposantes aux lignes profondes de la trompette, sur les accords dissonants du piano. Après ce passage tendu, la musique revient à des mélopées contemporaines, ponctuées d’interventions vigoureuses de la batterie. Cette deuxième partie dure, elle-aussi, autour d’une quarantaine de minutes. Smith termine par un discours sur la tolérance, avant un bis lancé par Aklaff. La vivacité et le foisonnement de la batterie contrastent avec la solennité des pédales du violoncelle et des accords plaqués du piano, tandis que Smith n’intervient que parcimonieusement.
Ten Freedom Summers est une musique ambitieuse et sophistiquée : les constructions souvent affectées, les développements étirés et les interactions complexes forment un labyrinthe musical, dans lequel il y a toujours des moments de grâce, quand la batterie, impressionnante, et la trompette, intense, laissent leurs émotions s’exprimer en toute simplicité…
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J’ai découvert le jazz très jeune avec Sonny Rollins et Don Cherry en quartet. La guitare s’est imposée par défaut et j’ai appris la musique en autodidacte.

Les influences
Auguste Pléthore !... Mais aussi Maurice RavelDjango Reinhardt,John ColtraneAntônio Carlos JobimJohann Sebastian Bach etc.


Cinq clés pour le jazz
Qu’est-ce que le jazz ? Le jazz est l’une des plus belles inventions du XXe siècle.
Pourquoi la passion du jazz ? C’est un monde infini, créatif et autonome…
Où écouter du jazz ? Le soir, le matin et l’après-midi… mais aussi la nuit ! Partout où tu te trouves…
Comment découvrir le jazz ? En écoutant Django…
Une anecdote autour du jazz ? Django répond à un journaliste sur ses connaissances musicales : « oui, je ne connais pas la musique, mais elle, elle me connait ».

Le portrait chinois
Si j’étais un animal, je serais la sole,
Si j’étais une fleur, je serais le pavot,
Si j’étais un fruit, je serais la framboise,
Si j’étais une boisson, je serais l’ambroisie,
Si j’étais un plat, je serais des spaghetti alle vongole,
Si j’étais une lettre, je serais Q,
Si j’étais un mot, je serais muse,
Si j’étais un chiffre, je serais 0 et 1,
Si j’étais une couleur, je serais orange,
Si j’étais une note, je serais Sol.

Les bonheurs et regrets musicaux
Ma plus belle réussite musicale est… la prochaine ! Et mon plus grand regret est de ne pas avoir été – ou être – Ravel…

Sur l’île déserte…
Quels disques ? A Love SupremeBand of Gypsys, l’intégrale de Django etThelonious Monk Plays Duke Ellington.
Quels livres ? Œuvres de Cioran.
Quels films ? Un singe en hiver.
Quelles peintures ? Les Noces de Cana de Paul Véronèse et Autoportrait : Réflexion de Lucian Freud.
Quels loisirs ? La musique, bien sûr !

Les projets
Aujourd’hui je me concentre sur des concerts avec le projet Kairos.

Trois vœux…
1. Etre meilleur.
2. Etre meilleur.
3. Etre encore meilleur !
Pour aller plus loin

Les mille et une notes de Michel Zenino

Ogham, Jazz à Porquerolles, Massaliaz, le Baiser salé… la Zeninosphère déborde d’activité et affiche une diversité réjouissante ! Michel Zenino est aussi à l’aise dans des contextes hérités du be-bop, comme ses jam sessions au Baiser salé, que dans des ambiances plus free, à l’image du quartet AMAZe ou du Kaztrio avec Sigfried Kessler et Jean-Pierre Arnaud. Un concert, deux disques et un dvd viennent confirmer cet éclectisme.

Vendredi 31 janvier 2014
Ogham au Baiser salé
Ogham est un trio composé de Zenino, du guitariste irlandais Tommy Halferty et du batteur Stéphane Foucher. Pour ses concerts, le trio a pris pour habitude d’inviter des musiciens : les pianistes Frédéric d’Oelsnitz et Tony Paeleman, l’organiste Jean-Philippe Lavergne… C’est un familier de la Zeninosphère qui a été convié pour enregistrerDalkey Song : Mario Canonge.
Un mois après les fêtes, un vendredi à vingt-deux heures, le public se fait plutôt rare au Baiser salé... Pourtant, Ogham présente Dalkey Song et le concert est enregistré pour le Jazz Club d’Yvan Amar, sur France Musique.


Pendant les deux sets du concert, Ogham reprend les dix morceaux du disque, plus un pot-pourri joué par Canonge et Zenino en duo, clin d’œil aux jam sessions qu’ils animent tous les mercredi soir. Le répertoire repose sur des airs traditionnels d’outre-manche, à l’exception de « Fire & Rain », le tube folk de James Taylor, et « Ballade irlandaise », chanson écrite par Eddy Marnay et Emil Stern,et immortalisée par Bourvil en 1958.
Le quartet entame la soirée avec « Mairi’s Wedding », un air écossais écrit vers 1934 par John Roderick Bannerman : après une entrée matière puissante et des échanges qui évoquent la musique contemporaine, la guitare expose le thème que les quatre musiciens développent dans un esprit post bop. C’est par une ingénieuse introduction en picking qu’Halferty expose « The Blacksmith », chanson anglaise du début du vingtième siècle. « Fire & Rain » est enchaîné sans transition. L’énergie de la paire rythmique – batterie sèche et mate ; contrebasse ample et grave – explose dans « The Bold Fenian Men » : sur ce thème, connu aussi sous le titre « Down By The Glenside » et composé par le rebelle Peadar Kearney en 1916 à l’occasion de l’insurrection contre les anglais, les roulements d’une marche cèdent le pas à une walking dynamique qui permet à Halferty et Canonge de laisser libre-court à leurs penchants bop. Lignes aériennes, méditation et bourdon à l’archet sont au programme de « My Lagan Love », air traditionnel irlandais relevé en 1903. Un morceau populaire d’origine écossaise, « The Raggle Taggle Gypsies », conclut le premier set dans une ambiance festive. Le duo Canonge – Zenino qui ouvre le deuxième set est placé sous les auspices bop, à l’instar du concert de Jazz à Porquerolles. Le quartet se retrouve pour « Van Dieman’s Land »,  chanson australienne du dix-neuvième siècle qui fait référence à l’ancien nom de la Tasmanie, mais que Zenino et ses compagnons emmènent plutôt du côté des Caraïbes. Autre air traditionnel irlandais diffusé en 1909, « She Moves Thro’ The Fair », prend une tournure mystérieuse dans l’esprit de « My Lagan Love », avec un solo mordant de Zenino. Avant de terminer la soirée sur une « Ballade irlandaise » tendue, aux accents bluesy, Ogham fait danser « The Banks of Ohio », standard américain du dix-neuvième, sur lequel Canonge joue un boogie-woogie entraînant.
La musique d’Ogham pétille, portée par une connivence et un plaisir de jouer évidents.

Deux disques
Dalkey Song et Massaliazz
Dalkey Song
L’ogham est l’écriture sacrée qu’utilisaient les druides celtes en Irlande. Comme les caractères de l’écriture oghamique symbolisent des arbres, certains l’appellent aussi « l’alphabet des arbres »… Côté musique, Ogham est né du travail de Zenino et d’Halferty sur des chansons traditionnelles irlandaises. Les thèmes sont revus sous le prisme du jazz.


Comme lors du concert au Baiser salé, pour leur premier disque, le contrebassiste et le guitariste sont accompagnés par Foucher à la batterie et Canonge au piano. Le disque tire son nom du port de Dalkey, situé au sud de Dublin et fondé par les vikings… Enregistré en 2009 et autoproduit, Dalkey Song sort en 2011 sous la référence HZF – 01/1. Le quartet a confié le mixage du disque au guitariste Nguyen Lê, connu pour son savoir-faire en matière de sons (Dhafer Youssef,Chris JenningsCéline Bonacina…).
Le répertoire de Dalkey Song est exactement celui du concert ; seul l’ordre des morceaux change. A l’instar du  concert, le disque est un concentré d’énergie : batterie puissante et foisonnante, lignes de basses solides et profondes, piano vif et entraînant, guitare subtile et élégante !
Dalkey Song séduit par sa musique pétulante et son approche musicale : des belles ritournelles folks passées à la moulinette jazz...
Le disque
Dalkey Song
Ogham
Tommy Halferty (g), Michel Zenino (b) et Stéphane Foucher (d), avec Mario Canonge (p).
HFZ – 01/1
Sortie en Juillet 2011.
Liste des morceaux
01. « The Blacksmith » (7:08).
02. « Van Dieman’s Land » (3:42).
03. « Raggle Taggle Gypsies », James Taylor (5:50).
04. « Fire & Rain » (6:55).
05. « My Lagan Love » (5:38)
06. « Mari’s Wedding » (4:43)
07. « The Banks of Ohio » (4:36)
08. « The Bold Fenian Men » (6:23)
09. « Balade Irlandaise », Eddy Marnay & Emil Stern (5:50).
10. « She Moves throu’ Fair » (2:52).
Tous les thèmes sont des chansons traditionnelles, sauf indication contraire.

Massaliazz
Avec Olivier Temime au saxophone ténor et Jean-Pierre Arnaud à la batterie, Zenino change de décor et passe de l’Irlande à la Méditerranée… Si Zenino et Arnaud sont effectivement originaires de Marseille, Temime, lui, vient d’Aix-en-Provence, mais il n’en reste pas moins que Marseille + jazz = Massaliazz !


Massaliaz est sorti chez Cristal Records en mai 2013. Le programme est composé de cinq chansons populaires françaises des années trente et quarante, toutes liées au sud de la France : « La petite belle de mai » (1934) chantée par Darcelys, l’hommage à Martigues, « Adieu Venise provençale » (1934), et « Cane Canebière » (1935) immortalisées par Alibert, le tube de Fernandel« Félicie aussi » (1939) et le premier succès de Fernand Sardou, « Aujourd’hui peut-être » (1946). Pour les cinq standards qui constituent la seconde partie de Massaliaz, le trio renoue avec la pratique en vigueur pendant la seconde guerre mondiale : franciser les titres pour les déguiser. « Body And Soul » devient « Boudiou on s’saoûle », « Without A Song » se transforme en « Sans mes tongs », « Bernie's Tune » est traduit par « J.-P. mes thunes », « Sonny Moon for Two » est changé en « La Mounine à deux », en hommage aux calanques éponymes, et « Slowtrane » rappelle « La micheline du Rove », dans les calanques de l’Estaque…  Deux compositions du trio viennent s’intercaler au milieu de ces morceaux.
L’instrumentation de Massaliazz rappelle évidemment les trios deSonny Rollins, mais, dans la première partie consacrée aux chansons françaises, c’est plutôt Joshua Redman qui vient à l’esprit. Les riffs groovy de la contrebasse (« Cane Canebière ») sont appuyés par une batterie néo bop (« Adieu Venise provençale »). Cette rythmique moderne soutient les discours du saxophone ténor, qui allient mélodie et dissonances, passent d’une fausse nonchalance (« Félicie aussi ») à une vraie nervosité (« Petit matin sur le Vieux-Port »). Dans la deuxième partie, en revanche, l’ombre de Rollins plane sur le trio, avec un gros son ample du ténor (« Without A Song »), des envolées supersoniques (« Bernie’s Tune »), une mise en place impressionnante de précision (« La buvette, dix jaunes ») et un balancement hard bop des plus entraînants (« Sonny Moon For Two »).
Dans la grande lignée Blue Note, Temime, Zenino et Arnaud jouent une musique ardente et structurée, Massaliazz possède une vitalité contagieuse.
Le disque
Massaliaz
Olivier Temime (ts), Michel Zenino (b) et Jean-Pierre Arnaud (d).
Cristal Records – CR 213
Sortie en mai 2013.
Liste des morceaux
01. « Adieu Venise provençale », Henri AllibertRené Sarvil &Vincent Scotto (3:55).
02. « Petit matin sur le Vieux-Port », Temime, Zenino & Arnaud (4:43).
03. « Félicie aussi », Albert WillemetzCharles Louis Pothier &Casimir Oberfeld (4:20).
04. « Cane Canebière », René Sarvil & Vincent Scotto et « Jour de Match », Zenino (4:46).
05. « Aujourd’hui peut-être », Fernand Sardou & Paul Durand(4:36).
06. « La petite belle de mai », Alex FarelBorel & Charles Clerc(3:40).
07. « Sans mes tongs » (« Without a Song »), Vincent YoumansBilly Rose & Edward Eliscu (6:00).
08. « La buvette, dix jaunes », Temime, Zenino & Arnaud (6:08).
09. « Boudiou on s’saoûle » (« Body and Soul ») Edward Heyman,Robert SourFrank Eyton et Johnny Green (4:52).
10. «  La micheline du Rove » (« Slowtrane »), John Coltrane (5:10).
11. « La Mounine à deux » (« Sonny Moon for Two »), Rollins (5:25).
12. « J.-P. mes thunes » (« Bernie's Tune »), Jerry LeiberMike Stoller & Bernard Miller (2:44).
Un film
Jazz à Porquerolles
Avec Archie Shepp comme président d’honneur et Aldo Romano comme parrain, le festival Jazz à Porquerolles a de qui tenir ! Il se déroule du 9 au 14 juillet 2011 au Fort Sainte Agathe : Stefano BollaniLouis SclavisHenri TexierCharles LloydChucho Valdés, Romano, Shepp… se succèdent sur la scène. La soirée du 11 juillet est consacrée au piano antillais avec, en première partie, le duo  Canonge – Zenino puis, en deuxième partie, les Biguine Reflections d’Alain Jean-Marie, qui invite Julien Lourau pour l’occasion. Franck Cassenti profite du premier set pour réaliser un film, sorti en dvd chez Rue Stendhal en février 2013.


Canonge et Zenino ont choisi de s’amuser avec des standards. La construction de leurs interprétations respecte la structure du bop : exposé du thème (souvent précédé d'une courte introduction), chorus du piano, chorus de la contrebasse et reprise du thème. Le concert commence par « Hackensack », un hommage au studio de Rudy Van Gelder situé dans cette ville du New Jersey, thème composé en 1963 par Thelonious Monk pour le disque Criss-Cross. Propulsée par la walking solide de Zenion et le phrasé puissant de Canonge –  comparable à celui de Michel Sardaby – la version du duo swingue allègrement. Ecrit par Jimmy Van Heusen et Johnny Burke en 1944, « Like Someone In Love » est joué dans une veine be-bop. C’est plutôt vers un hard bop musclé que s’oriente « Sippin’ At Bells », morceau de 1947, signé Miles Davis. La ballade « Sweet Stuff » arrive à point nommé pour accompagner la tombée de la nuit. Horace Silver l’a enregistrée la première fois pour Finger Poppin’ en 1959 (à Hackensack !). Ambiance apaisée et interplay intense dans « Peau douce », une ballade élégante de Steve Swallow, gravée en 1978 avec le Gary Burton Quartet pour Times Square. Retour au hard-bop avec un cas d’école sur un morceau culte de Sonny Rollins, « Dowy » (Sonny Rollins And The Big Brass – 1958) : mise en place impeccable, gestion de la tension exemplaire et final amusant avec un duo dans les aigus. Zenino et Canonge font danser sur un tempo vif « Blue Room », un vieux saucisson de 1926 dû à Richard Rodgers et Lorenz Hart. Après un démarrage en contrepoints élégants, « Zingaro » monte en puissance et les accents bluesy du duo vont à ravir à cette mélodie composée par Tom Jobim en 1965 et plus connue sous le titre « Retrato em Branco e Preto », qu’elle prend en 1968 après avoir été mise en parole par Chico Buarque. Le concert s’achève en apothéose avec un autre thème de Silver tiré de Finger Poppin’, « Swingin’ The Samba ». Canonge et Zenino emmènent cet air irrésistible dans un maelström dansant, parsemé d’accords de salsa et de slap.
Côté images, la qualité de l’écoute est au centre de la réalisation de Cassenti et Jazz à Porquerolles mise sur la sobriété : succession de plans fixes, travellings discrets, variété des prises de vue... Comme le concert commence à vingt-et-une heure (et qu’il fait beau !), la lumière du couchant garantit une palette chatoyante, des couleurs chaudes et des contrastes flatteurs. Quand la nuit est tombée, un éclairage bleu intimiste succède au soleil.
Des images simples et harmonieuses pour des notes entraînantes: Jazz à Porquerolles trouvera d’autant plus sa place dans toutes les discothèques que le coffret est au format d’un CD…
Le DVD
Jazz à Porquerolles
Mario Canonge (p ) et Michel Zenino (b).
Un film de Frank Cassenti.
Label Rue Stendhal.
Sortie en février 2013.
Liste des morceaux
1. « Hackensack », Monk (06:01).
2. « Like Someone in Love », Van Heusen & Burke (06:52).
3. « Sippin’ At Bells », Davis (09:30)
4. « Sweet Stuff », Silver (06:53).
5. « Peau Douce », Swallow (05:51).
6. « Doxy », Rollins (07:58).
7. « Blue Room », Rogers & Hart (6:13).
8. « Zingaro », Jobim & Buarque (9:14).
9. « Swingin’ The Samba », Silver (06:20).