22 novembre 2014

Juillet 2013

Constellation – Christophe Marguet


Entre les orchestres d’Henri Texier, le quartet d’Hélène LabarrièreWays Out de Claude Tchamitchian, le quintet Résistance Poétique… Christophe Marguet déborde d’activités ! Ce qui ne l’a pas empêché de monter et d’enregistrer avec un nouveau sextet qui regroupe des pointures américaines et françaises car, comme il l’écrit dans les notes de la pochette : « après six albums sous mon nom et plus d’une trentaine en tant que sideman, j’ai eu envie de me confronter au travers de mes compositions à des musiciens américains d’une stature internationale tout en gardant l’idée d’un groupe qui puisse s’inscrire dans la continuité ».
A côté du violoniste Régis Huby, également fondateur d’Abalone, chez qui sort Constellation, et du pianiste Benjamin Moussay, présent dansAll Around de Maria Laura BaccariniYann Apperry et Huby, Marguet invite des stars américaines : le trompettiste Cuong Vu, le saxophoniste ténor Chris Cheek et le bassiste Steve Swallow. Pour autant, Constellation ne fait pas référence à un all stars, mais à un lien entre l’Europe et les Etats-Unis : le fameux long-courrier de Lockheed, en service de 1943 à 1967… Constellation est un coffret de deux disques qui comptent cinq morceaux chacun. Toutes les compositions sont de Marguet, sauf « After The Rain », thème de John Coltrane au répertoire du mythique Impressions, enregistré en 1963.
Constellation décolle dans une ambiance touffue avec « On The Road » : pendant que la batterie joue un motif rock, le piano, la basse et le violon exécutent un ostinato puissant et les soufflants exposent un thème sophistiqué à l’unisson. Les chorus relax du saxophone ténor, puis de la trompette, se détachent sur le fonds rythmique, dense et musclé. Le vol se déroule dans un maelström de climats et de paysages : après les turbulences funky bop bluesy de « Satiric Dancer », le voyageur reste impressionné par la majesté de l’hommage au village de Crète « Argiroupoli » ; la vue « D’en haut » révèle un duo de musique contemporaine, puis un passage vif et tendu qui débouche sur une évocation solennelle à « Benghazzi », la ville Libyenne devenue un symbole de résistance… Après une escale pour changer de disque,Constellation repart d’abord dans une ambiance mystérieuse, puis mélodieuse avec « Only For Medical Reasosns (For CB) », avant de revenir à une sorte de sonate contemporaine dans « Last Song ». L’élégance de « Remember » précède le foisonnement du bien nommé « Old Road » qui serpente entre bop, funk et free. L’atterrissage se fait sur « After The Rain », tout en douceur, voire même avec un léger brin de tristesse que le voyage soit déjà terminé…
Toujours aussi versatile, Huby souligne les ostinatos (« On The Boat »), revisite le quintet du HCF avant de placer son morceau de bravoure a capella (« Argiroupoli »), dialogue avec Moussay dans un style proche de la musique contemporaine (« D’en haut »), joue free (« Old Road ») ou tapisse le fonds d’une nappe sonore (« Satiric Dancer »). Cheek joue exclusivement du saxophone ténor dans Constellation. De la puissance, un timbre plutôt medium, pas de vibrato et un phrasé net, il est très à l’aise dans cet environnement néo-bop qui lui permet de passer d’unissons dissonants (« Only For Medical Reasons (For CB) ») à des contrepoints distingués (« Benghazzi ») ou des chœurs derrière le soliste (« D’en haut »), puis d’enchaîner un solo sinueux et énergique (« Satiric Dancer ») avec un chorus moderne et tendu (« D’en haut », « Old Road »). La trompette de Vu se marie à merveille avec le ténor de Cheek : sonorité ample et soyeuse, son droit et mise en place précise. Un discours très sûr, à la fois véloce et souple (« Satiric Dancer ») côtoie un passage fluide et plein de tact (« Only For Medical Reasons (For CB) ») ou un mouvement dansant qui swingue copieusement (« Remember »). Vu épaule aussi Cheek dans les unissons, les chœurs et autres contre-chants. Le goût de Moussay pour les lignes rythmiques profondes est bien connu, comme, par exemple, avec le Trio Atlas de Louis Sclavis. Dans Constellation, au piano ou au Fender Rhodes, il alterne pédale (« Satiric Dancer »), ostinatos (« On The Boat »), motifs entraînants (« Remember ») ou graves (« Benghazzi »). Moussay se laisse également aller à jouer dans une veine bop (« Old Road »), bluesy (au Fender dans « Satiric Dancer »), contemporain minimaliste (« D’en haut ») ou « folklorique » un peu à la Béla Bartók (« Last Song »). Swallow est avant tout un bassiste mélodieux qui affectionne le registre medium aigüe et les longues lignes gracieuses (« Only For Medical Reasons (For CB) »). Il alterne riffs subtils (« D’en haut »), graves (« Benghazzi ») ou quasi funky (« Satiric Dancer ») avec des walking lestes (« Old Road ») et dansantes (« Argiroupoli »). Egal à lui-même, le jeu de Marguet est un mélange de puissance et de musicalité. Il laisse éclater son énergie dans des roulements furieux sur les toms (« D’en haut »), des frappes rock imposantes (« On The Boat »), un drumming serrés (« Old Road »)… Tandis que sa musicalité se traduit, bien sûr, dans ses compositions, mais aussi dans le jonglage avec les nuances sonores (« Only For Medical Reasons (For CB) »), les variations de rythmes (« Satiric Dancer »), la variété des coups (« Old Road »)…
Décidément Marguet n’a pas fini de marquer le paysage du jazz : non content d’être un batteur très demandé par les autres, il est également un leader infatigable ! Avec sa musique variée, rythmée, mélodieuse, sorte de néo-bop contemporain, Constellation est une bande-son parfaite pour cet été…
Les musiciens
Plus besoin de présenter Huby, Marguet, Moussay et Swallow, qui l’ont déjà été à l’occasion de projets précédents.
Vu
Né au Vietnam dans une famille de musiciens, Vu passe une grande partie de son enfance à Seattle, aux Etats-Unis. Il commence la trompette à onze ans et intègre le New England Conservatory of Music, où il étudie avec Joe Maneri. Dans les années quatre-vingts dix Vu s’installe à New York et joue avec la scène « downtown » : Chris SpeedGerry HemingwayJamie SaftGeorge Sschuller… Il monte également diverses formations et, en 2000, il enregistre Bound avec Saft, Stomu Takeishi et Jim Black. Vu tourne ensuite avec le Pat Metheny Group (Speaking Of Now en 2001 et Way Up en 2005). A la fin des années 2000, il enseigne à l’University of Wahington (Seattle). En 2011 il sort Leap Of Faith avec l’un de ses anciens élèves, le bassisteLuke Bergman, et deux habitués : Takeishi et Ted Poor.
Cheek
Originaire de Saint Louis, Cheek commence d’abord par le saxophone alto à douze ans. Après la Webster University, en 1988, il entre au Berklee College of Music. A partir de 1992, installé à New York, Cheek tourne et enregistre avec Paul Motian et le Liberation Music Orchestra de Charlie Haden, mais aussi Bill FrisellCarla BleyKurt RosenwinkelLee Konitz, Swallow… Il participe également à la création du Axis Saxophone Quartet avec Joshua RedmanChris Potter et Mark Turner.
Le disque
Constellation
Christophe Marguet Sextet
Régis Huby (vl), Cuong Vu (tp), Chris Cheek (ts), Benjamin Moussay (p, Rhodes), Steve Swallow (b) et Christoper Marguet (d).
Abalone – AB015
Sortie en juin 2013.
Liste des morceaux
Disque 1
01. « On The Boat » (5:34).
02. « Satiric Dancer » (10:10).
03. « Argiroupoli »  (11:22).
04. « D'en haut » (9:41).
05. « Benghazzi » (10:52).
Disque 2
01. « Only For Medical Reasons (For CB) » (8:06).
02. « Last Song » (3:32).
03. « Remember » (6:30).
04. « Old Road » (9:52).
05. « After The Rain », Coltrane (8:00).
Toutes les compositions sont de Marguet sauf indication contraire.

Thisisatrio – Franck Vaillant

Franck Vaillant (Benzine, Birds of Paradise, Caroline, Tous Dehors...) a réuni le pianiste Pierre de Bethmann (Prysm, Ilium, Medium Ensemble…) et le contrebassiste Bruno Chevillon (trios avec Christophe Monniot et Vaillant, Tony Hymas et JT BatesMarc Ducret et Eric Echampard…) pour former un trio ébouriffant !
Thisisatrio sort chez Abalone. Avec quatre mots en un, le nom du disque annonce la couleur : vif, iconoclaste et joueur ! D’ailleurs Vaillant a affublé certains des neuf thèmes qu’il a composé de titres humoristiques : « It Must Be A Barracuda », « Aspiracœur », « Aga Haw », « Twisted Jambi »…
D’« Avant la fin du monde », qui ouvre l’album sur une ligne véloce jouée par la batterie en mode percussion, la contrebasse en parallèle et le piano dans les cordes, à « No Return », qui conclut le disque sur un morceau de musique concrète (avec bruit de sirènes et clapot de la mer inclus !), Thisisatrio se place résolument sous le signe du rythme. Le disque déborde d’énergie, la musique est dense et les trois musiciens participent à part égale aux jeux rythmiques que lance Vaillant. Chaque morceau est construit autour d’une succession de tableaux rythmiques, tous plus fougueux les uns que les autres. Ce trio rappelle évidemment The Bad Plus pour l’esprit rock (« Twisted Jambi »), mais aussi EST (la comptine du piano dans « Aga Haw »), voire Hymas et les frères Bates (la gravité majestueuse de « La lettre »).
De Bethmann alterne piano et fender Rhodes. Pédale dans les cordes (« Avant la fin du monde »), ostinatos (« Aspiracœur »), mélodies minimalistes (« The Shepherd »), phrases dissonantes répétitives (« I Know What You Did »), effets électriques (« It Must Be A Barracuda »)… le pianiste fait passer la mélodie et les harmonies au second plan pour répondre aux motifs rythmiques du batteur. Dans le même état d’esprit, Chevillon imbrique ses lignes dans celles de la batterie et du piano (« Avant la fin du monde »), joue des riffs sourds et profonds (« I Know What You Did ») ou vigoureux, en double-cordes (« The Shepherd »), électrifie sa contrebasse et passe à l’archet pour créer un fonds électro touffu (« No Return »), prend un chorus fulgurant et mélodieux (« It Must Be A Barracuda »)… Face à un batteur qui en met partout avec force et fracas, de Bethmann et Chevillon s’attachent aussi à maintenir le cap de la pulsation. Binaire, puissant, mat et sec (« Aga Haw » et « Twisted Jambi »), poly-rythmicien agile et impétueux (« The Shepherd », « It Must Be A Barracuda »), violent sur les toms et les caisses claires ( « Aspiracœur »), foisonnant et preste (« Avant la fin du monde »)… Vaillant est tout sauf un batteur mou, et l’influence du rock se sent clairement dans sa musique : il ne joue pas dans Oto Spooky et Pearls of Swines pour rien…
Amateurs de « chanson douce que vous chantait votre maman », passez votre chemin : Thisisatrio est une orgie rythmique ! Touffue, éclatante, emportée et moderne, la musique de Vaillant, Chevillon et de Bethmann tient du jazz, du rock expérimental, de la musique répétitive, de la musique concrète… En tous cas, c’est une véritable musique-animée !
Le disque
Thisisatrio
Franck Vaillant
Pierre de Bethmann (p, Rhodes), Bruno Chevillon (b, effets) et Franck Vaillant (d, percu).
Abalone – AB014
Sortie en juin 2013
Liste des morceaux
01. « Avant la fin du monde » (6:06).
02. « Twisted Jambi » (4:23).
03. « Aga Haw » (3:00).
04. « The Shepherd » (5:34).
05. « La lettre » (3:54).
06. « I Know What You Did » (5:47).
07. « It Must Be A Barracuda » (5:20).
08. « Aspiracœur » (8:01).
09. « No Return » (5:20).
Toutes les compositions sont signées Vaillant, sauf indication contraire.


Somewhere – Keith Jarrett Trio

Après quarante et un an avec ECM, trente ans ensemble et plus d’une vingtaine de disques et autres DVD à leur actif, Keith Jarrett, Gary Peacock et Jack DeJohnette forment l’un des trios mythiques de l’histoire de la musique.
Somewhere a été enregistré en 2009 pendant un concert à Lucerne, en Suisse, mais ECM ne l’a sorti qu’en mai 2013, à l’occasion des trente ans du trio. Le répertoire reprend deux grands classiques du trio : « Solar » de Miles Davis (ou Chuck Wayne, selon les sources…), souvent joué et enregistré par le trio depuis Tribute (1990), mais aussi en solo par Jarrett ou en trio avec Peacock et Paul Motian ; quant à « I Thought About You », morceau de 1939 signé Jimmy Van Heusen et Johnny Mercer, il figure notamment sur le DVD Live In Japan 1993 / 1996. Le trio interprète également deux vieux standards des années trente : « Between The Devil And The Deep Blue Sea » d’Harold Allen et deTed Koehler et « Stars Fell On Alabama » de Frank S. Perkins etMitchell Parish. Deux thèmes composés par Leonard Bernstein et tirés de West Side Story complètent ces standards : « Somewhere » et « Tonight ». Enfin, Jarrett propose « Deep Space » en introduction de « Solar » et « Everywhere » comme transition entre « Somewhere » et « Tonight »…
Ceux qui connaissent et suivent le trio retrouveront la plupart des composants qui font leur marque de fabrique. Une combinaison fascinante de be-bop, de free, de musique contemporaine, de « folk » …
Exposition des standards dans le respect de la mélodie, structure thème – solos – thème, walking et chabada, stop-chorus, swing et développements vifs rappellent be-bop, comme l’illustre parfaitement « Tonight ». Les solos, les interactions entre les voix, les effets rythmiques, les motifs de contrebasse, les poly-rythmes et les jeux avec les nuances sonores évoquent davantage le free et la musique contemporaine – la frontière entre les deux est ténue dans l’approche musicale du trio –, à l’instar de « Deep Space » ou de « Stars Fell On Alabama ». Le côté « folk » (peut-être pas le meilleur terme, mais faute de mieux…) se retrouve dans les passages hypnotiques : un ostinato lancinant se mêle à la section rythmique pour une tournerie à la fois entêtante et entraînante, tandis que de courtes phrases mélodiques, minimalistes ou lyriques, s’intercalent ou se superposent aux motifs rythmiques. « Everywhere » donne un bel exemple de cette ambiance unique. Quant à « Between The Devil And The Deep Blue Sea », c’est un condensé des ingrédients de la musique du trio : après un démarrage heurté dans un style ragtime, la contrebasse passe d’un riff à une ligne de walking, la batterie est touffue, mais légère, et le piano part du bop et fait monter la tension dans un climat free, jusqu’au solo mélodieux de la contrebasse, suivi de stop-chorus de la batterie, avant la reprise finale du thème… Les trois musiciens se connaissent tellement bien qu’ils réagissent instantanément à la moindre idée, ce qui rend leur discours d’autant plus captivant.
Le trio a également une sonorité bien à lui : à la clarté puissante de Jarrett, répondent une contrebasse plutôt aigue et sèche et une batterie subtilement dense. Et les trois voix s’équilibrent harmonieusement en fonction du discours. Le résultat donne un son élégant, qui fait penser aux trios de Bill Evans, comme en témoigne « I Thought About You ».
La sortie d’un disque de Jarrett reste un événement et Somewhere ne déroge pas à la règle. Depuis Standards Volume I, paru en 1983, la musique du trio aurait pu tomber dans la redite, mais il n’en est rien : elle garde tout son punch, sa créativité et une force émotionnelle intacte.
Le disque
Somewhere
Keith Jarrett Trio
Keith Jarrett (p), Gary Peacock (b) et Jack DeJohnette (d).
ECM – ECM 2200
Sortie en Mai 2013
Liste des morceaux
01.  « Deep Space », Jarrett (3:50).
02.  « Solar », Davis (11:18).
03.  « Stars Fell On Alabama », Perkins et Parish (7:27).
04.  « Between The Devil And The Deep Blue Sea », Allen et Koehler (10:02).
05.  « Somewhere », Bernstein (6:20).
06.  « Everywhere », Jarrett (13:16).
07.  « Tonight », Bernstein (6:49).
08.  « I Thought About You », Van Heusen et Mercer (6:29). 

Looking For Parker

Depuis son décès en 1955, les disques hommages à Charlie Parker abondent : Phil WoodsRoy HaynesSonny StittCharlie WattsJoe Pass… Ils ont tous salué la mémoire de Bird. En 2004, dans Parker’s MoodStefano Di Battista va même jusqu’à rejouer notes pour notes les phrases de Parker !
C’est au tour d’une formation originale – un trio saxophone alto, guitare et batterie – de s’attaquer à l’univers de l’Oiseau… En 2011, Christophe Marguet organise une session chez lui, avec Manu Codjia, complice de longue date, et une nouvelle venue dans leur sphère musicale : la saxophoniste alto Géraldine Laurent. L’alchimie prend autour du répertoire de Parker.  Le trio joue beaucoup : L’Improviste, Jazz sur le vif, Sunset, D’jazz Nevers, Jazz31… Tant et si bien que, fin 2012, ils entrent dans les Studios Mercredi9 pour enregistrer Looking For Parker, qui sort chezBeeJazz en avril 2013.
Inutile de présenter pour la énième fois Codjia et Marguet, deux fidèles des groupes d’Henri Texier… Mais aussi de Yolk et des Baby Boom de Daniel Humair pour Codjia, ou de la bande d’Abalone et du Quintet Résistance Poétique pour Marguet. Depuis le Time Out Trio, monté en 2005, avec Yoni Zelnik et Laurent Bataille, Géraldine Laurent s’est bâtie une solide réputation d’altiste vive et déterminée. Demandée de toute part, elle enregistre notamment avec les quartets d’Aldo Romano, aux côtés de Texier et de Mauro Negri ou deFabrizio Bosso. En 2010, Laurent sort un deuxième disque chez Dreyfus Jazz : Around Gigi avec son quartet, composé de Pierre de Bethmann, Zelnik et Franck Agulhon.
Le trio joue des thèmes fétiches de Parker. Trois classiques que Bird a joué abondamment : « Moose The Mooche », « Billie’s Bounce » et « Red Cross ». S’ajoutent le bien nommé « Be-Bop » et le célébrissime « Nigth In Tunisia », composés par son alter ego Dizzy Gillespie. « Hot House » de Tad Dameron complète cette trilogie des thèmes emblématiques du be-bop. Avec « Laura » et « Lover Man », le trio joue deux ballades que Parker a transcendées. « April In Paris » et « Out Of Nowhere » font le lien avec les « anciens ». « Shaw’ Nuff », co-signé avec Gillespie, et « The Gipsy », composé par Billy Reid sont deux morceau plus rares. Enfin, au milieu du disque, Marguet glisse un « Day Drums », sorte de clin d’œil au « Day Dream » de Duke Ellingtonet Billy Strayhorn... Les treize morceaux sont plutôt courts (quatre minutes en moyenne), comme c’était souvent le cas à l’époque des vinyles.
L’image d’Epinal du be-bop c’est une musique véloce, aux harmonies complexes, structurée en thème – solos – thème, avec une walking inaltérable et un chabada métronomique… Le trio fait de nombreuses entorses à ces principes. Après une introduction courte et rythmique (« Billie’s Bounce »), l’alto expose fidèlement le thème, mais, dans le développement, les chorus ne s’enfilent pas à la queue-leu-leu jusqu’à la reprise finale du thème (« Lover Man »). Même si l’alto est souvent aux avant-postes, dans l’ensemble, les trois instruments ont voix égal au chapitre.
Côté batterie, Marguet est davantage dans un foisonnement rythmique à la Elvin Jones que dans le chabada invariable à la Art Taylor. Toujours très musical, il passe d’une ambiance rock (« Red Cross ») à une atmosphère majestueuse (« The Gipsy ») ou quasiment latine (« Laura »), et reste constamment dansant (« Night In Tunisia »). Ses rythmes touffus mettent une grosse pression sur ses partenaires (« Be-bop ») et son solo a capella dans « Day Drums », basé sur une suite de roulements sur les toms, est captivant. Codjia, c’est trois en un : la guitare, évidemment, la basse et les claviers ! Claviers quand il accompagne avec des successions d’accords (« Laura ») et des nappes de sons aériennes (« April In Paris », « Out Of Nowhere »). Basse, parce que dans la plupart des morceaux Codjia joue des riffs entraînants (« Moose The Mooche »), parfois funky (« Shaw’ Nuff », « Red Cross »), voire une ligne en walking (« Be-bop »). Guitare dans ses solos qui tiennent davantage d’un free « rockisant » que du be-bop. D’abord par sa sonorité, qui évoque plutôt Keith Richards que Wes Montgomery, mais aussi par ses improvisations faites de phrases électriques, d’accords saturés (« Laura »), d’envolées débridées (« Red Cross »)… Comme il se doit, Laurent lâche des salves de notes fulgurantes dans un style be-bop (« Lover Man »), mais elle n’hésite pas non plus à se montrer nonchalante, presque crooner, pour mieux repartir (« Night In Tunisia ») ou quasi-bruitiste (« Shaw’ Nuff »). Quelque part entre Phil Woods et Julian Cannonball Adderley, sa sonorité à la fois ample et éclatante, sans jamais être criarde, sa mise en place nette et son phrasé solide croisent, répondent, dialoguent, contre-chantent... avec Codjia et Marguet dans un feu d’artifice de tension – détente jubilatoire.
A l’occasion de la sortie du disque, le trio est au Sunset, le 13 juin. Dans le premier set, Codjia, Laurent et Marguet jouent « Laura », « The Gipsy », « Billie’s Bounce » et « Be-bop ». Le live renforce les impressions laissées par Looking For Parker : un « bop free rock » énergique (« Billie’s Bounce »), une virtuosité sans démonstrations vaines (« Be-bop »), des interactions denses (« The Gipsy »), une tension de tous les instants (« Be-bop »)… En outre, le trio a un son bien à lui qu’il doit bien sûr aux sonorités très personnelles des trois musiciens, mais aussi à l’instrumentation, plutôt inhabituelle pour ce type de répertoire : nos oreilles sont tellement habituées à entendre Parker jouer ces thèmes bop avec un piano et une contrebasse dans la section rythmique que leur absence force l’écoute...
Looking For Parker est l’une des excellentes nouvelles de ce printemps : Codjia, Laurent et Marguet montrent avec brio que jouer avec Parker n’impose pas de faire du Parker, qu’un grand trio est né et qu’il faut attendre avec impatience Looking For Duke, Looking For Monk… et tous les autres !
Le disque
Looking For Parker
Codjia / Laurent / Marguet
Manu Codjia (g), Géraldine Laurent (as) et Christophe Marguet (d).
Bee Jazz – BEE060
Paru en avril 2013
Liste des morceaux
01. « Moose The Mooche », Parker (3:32).
02. « Laura », David Raksin (5:21).
03. « Billie’s Bounce », Parker (3:54).
04. « The Gipsy », Billy Reid (2:42).
05. « Shaw’ Nuff », Dizzy Gillespie & Parker (4:44).
06. « April In Paris », Vernon Duke (2:52).
07. « Be-Bop », Gillespie (4:34).
08. « Day Drums », Marguet (1:33).
09. « Night In Tunisia », Gillepsie & Frank Paparelli (6:07).
10.  « Lover Man », James Davis, Roger Ramirez & James Sherman (5:52).
11. « Red Cross », Parker (5:02).
12. « Out Of Nowhere », Johnny Green & Edward Heyman (2:14).
13. « Hot House », Tadd Dameron (4:48).
Les morceaux par Parker
Après avoir écouté Looking For Parker, difficile de résister à l’envie de reprendre les originaux par Bird…
Les enregistrements pour Dial, en 1946 et 1947, regroupés pour la plupart dans l’indispensable Anthology, fournissent quelques interprétations savoureuses de Parker en quintet ou en septet :
  • « Moose The Moche » et « A Night In Tunisia » par Parker avec Miles Davis (tp), Lucky Thompson (ts), Dodo Marmarosa (p), Arvin Garrison (g), Vic MicMillan (b) et Roy Porter (d).
  • « Lover Man », « The Gipsy » et « Bebop » par Parker avec Howard McGhee (tp), Jimmy Bunn (p), Bob Kesterson (b) et Porter.
  • « Out Of Nowhere » par Parker avec Davis, Duke Jordan (p),Tommy Potter (b) et Max Roach (d). 
Dans The Complete Savoy Studio Sessions, (qui regroupe aussi les sessions pour Dial) nous pouvons entendre Parker jouer « Red Cross » en 1944, avec le Tiny Grimes Quintette : Clyde Hart (p) Tiny Grimes (g)Jimmy Butts (b) et Doc West (d). Enregistrée en 1945, la version de « Billie’s Bounce » avec Davis, Gillespie (au piano !),Curley Russell (b) et Roach est remarquable.
The Greatest Jazz Concert Ever, enregistré en 1953 au Massey Hall de Toronto, est l’un des disques à emmener sur l’île déserte…  Parker, Gillespie, Bud PowellCharles Mingus et Roach jouent des versions magistrales de « Hot House » et « A Night In Tunisia ».
The Complete Charlie Parker On Vervepermet d’entendre « Laura », « April In Paris » et « Out Of Nowhere », interprétés par Parker en 1950, accompagné d’un orchestre de cordes.
« Shaw’ Nuff » a rarement été enregistré par Parker et la version de 1948 à l’Ony Club avec Davis, Jordan, Potter et Roach est de piètre qualité sonore (Bird On 52nd St.). Peut-être que l’enregistrement de 1945 avec le Dizzy Gillespie And His All Stars – Al Haig(p), Russell et Sidney Catlett (d) – est de meilleure qualité ?